Elections en Iran: "il y a un risque de sanction pour Hassan Rohani dans les urnes"

56 millions d’Iraniens votent aujourd’hui pour élire leur président. Quatre candidats sont en lice, mais dans les faits, il n’y en a que deux qui comptent, les deux favoris: le président sortant, Hassan Rohani, au pouvoir depuis 2013, et le conservateur religieux, Ebrahim Raisi. Analyse des enjeux de cette élection avec Vincent Eiffling, chercheur au CECRI, le Centre d’étude des crises et conflits internationaux, et spécialiste de l’Iran.

En Iran, le président sert à quoi?

"Tout d’abord, il faut préciser ce que le président n’est pas. Il n’est pas le chef de l’État, c’est une chose très importante. Le chef de l’État, c’est le guide suprême, c’est Ali Khamenei, qui est en poste depuis 1989, c’est celui qui a succédé au père fondateur de la République islamique, Ayatollah Khomeyni. Le président est le chef de l’exécutif, il est le chef du gouvernement et, au travers de cette fonction, il a un pouvoir d’influence sur tous les sujets et domaines de compétences que traitent ses différents ministères. Mais attention, il faut bien garder une chose à l’esprit, c’est que la marge de manœuvre du président est limitée puisque même au travers de ses différents ministères, quand ils font des propositions, que ce soit via des lois, qu’on soit au Parlement, des décrets ou autre, il faut toujours obtenir l’aval d’une autre institution qui s’appelle le Conseil des gardiens et qui, elle, est directement subordonnée à la personne du guide suprême. Et peu importe le domaine de compétence, il y aura toujours une institution iranienne qui sert de contre-pouvoir, qui sera dominée par des conservateurs, comme le système judiciaire par exemple".

Sur quelles bases a été élu Hassan Rohani, le président sortant? Et est-ce qu’il a réussi son mandat?

"Alors Hassan Rohani a été élu sur la base d’une grande promesse, qui était celle de parvenir à un accord avec les grandes puissances, plus particulièrement avec les puissances occidentales, sur la question nucléaire. Il y a eu cet accord, on était en juillet 2015. Donc il a réussi son pari, mais le sous-titre de son pari, j’ai envie de dire, c’était de dire "maintenant, suite à cet accord, on va ouvrir l’économie du pays, on va améliorer l’économie du pays". Et là, on ne peut juger le bilan d’Hassan Rohani qu’au regard de ce qu’il pouvait faire. Et au regard de ce qu’il pouvait faire, son action n’est pas si mauvaise que ça, mais ça ne change rien au fait que la santé économique de l’Iran n’est toujours pas bonne. Le problème est qu’il y avait énormément d’attente à cause de cet accord sur le nucléaire, beaucoup trop d’attente. Irréalisable, donc une grande partie de la population est frustrée parce qu’elle ne voit pas venir assez vite les retombées de cet accord et comme elle est frustrée, il y a un risque de sanction pour Hassan Rohani dans les urnes".

Vincent Eiffling, des frustrations que vous évoquiez et une vision différente qui s’oppose à celle d’Hassan Rohani avec un conservateur religieux. Quelle est la différence entre les deux hommes, Hassan Rohani et Ebrahim Raisi?

"Hassan Rohani est partisan d’une certaine ouverture économique et, pour lui, cette ouverture économique peut aller de pair avec une certaine évolution des normes sociétales, on pense aux libertés individuelles, on pense aux droits de la femme, on pense à la liberté de parole dans la presse. Il est favorable à cela parce que pour lui c’est une approche pragmatique. La société iranienne évolue, elle cherche à vivre en adéquation avec son temps, avec son époque et, par conséquent, il faut faire preuve d’une certaine ouverture pour garantir la paix sociale. Et l’ouverture économique est nécessaire pour garantir la bonne santé économique qui est elle-même nécessaire à la paix sociale. Les conservateurs, comme Ebrahim Raisi, pensent que l’économie iranienne se suffit à elle-même et que sans les sanctions internationales, elle peut quand même continuer à évoluer dans une certaine autarcie et que c’est suffisant pour justement garantir l’évolution économique du pays. Par ailleurs, ils sont totalement opposés à une ouverture culturelle parce que, pour eux, cette ouverture signifierait l’invasion culturelle occidentale et c’est un des leitmotivs…"

L’américanisation de la société par exemple...

"Américanisation, occidentalisation, si vous voulez, c’est un des leitmotivs dans l’idéologie de la République islamique et ça fait partie de son identité cette lutte contre l’Occident. Donc c’est une question identitaire en fait".

Alors une question qu’on se pose peut-être quand il s’agit de l’Iran, est-ce que cette élection présidentielle est démocratique ou il y a de la triche, c’est truqué? Est-ce que c’est démocratique?

"Des grandes fraudes massives, la seule preuve qu’on en a eu jusqu’à présent, c’est la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009. Dans les autres scrutins, on n’a pas de preuve concrète, on ne sait pas exactement dire ce qu’il en est. Il faut bien garder à l’esprit que ce n’est pas une élection libre, c’est une élection qui se base sur une présélection puisque tous les candidats doivent avoir été sélectionnés, du moins leurs candidatures doivent avoir été validées par le Conseil des gardiens. On a eu 1636 dépôts de candidatures cette année-ci, il n’y en a eu que six qui ont été acceptées".

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