Elections au Grand-Duché de Luxembourg: le nationalisme autrement

Les élections législatives auront lieu du dimanche au Luxembourg pour élire les 60 députés du parlement.
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Les élections législatives auront lieu du dimanche au Luxembourg pour élire les 60 députés du parlement. - © EMMANUEL DUNAND - AFP

Les élections législatives auront lieu dimanche au Luxembourg. Discours anti-immigration ou xénophobes pendant la campagne? Non. Langage anti-européen ? Non. Au Grand-Duché du Luxembourg, il serait impossible de tenir ce genre de propos, explique Philippe Poirier, professeur de sciences politiques à l’université du Luxembourg : "impossible puisque le secteur privé emploie 90% d’étrangers, résidant au Grand-Duché ou frontaliers. Les travailleurs étrangers sont indispensables pour faire tourner l’économie du pays. La croissance est importante. Le taux de chômage est faible".

Et pourtant, le Luxembourg n’échappe pas à la tentation nationaliste. Au Grand-Duché, la question de l’identité nationale s’est exprimée dans la campagne électorale à travers la défense de la langue luxembourgeoise. Illustration avec le slogan du parti libéral : "Zukunft op Lëtzebuergesch".

"Un futur en luxembourgeois" que l’actuel Premier ministre Xavier Bettel explique par une volonté de défendre un modèle de succès fait d’ouverture sur le monde et de traditions. Mais pour l’historien Benoît Majerus, "le parti libéral est normalement concentré sur les thèmes socio-économiques et ce slogan aurait été inimaginable il y a cinq ans".

Entrez dans un magasin… On ne vous abordera pas en luxembourgeois

Au Luxembourg, près de la moitié de la population est étrangère, avec beaucoup de Portugais et de Français. Chaque jour voit aussi arriver plus de 160.000 travailleurs frontaliers, Allemands, Français et Belges. Fleming les côtoie dans son quartier, à Esch-sur-Alzette : "Entrez dans un magasin… On ne vous abordera pas en luxembourgeois. Derrière le comptoir, il y a un Belge ou un Français". Au marché, Place de l’Hôtel de Ville, les langues se superposent dans un grand brouhaha. Francine s’adresse à nous en français avec un fort accent luxembourgeois et des expressions tirées de l’italien. Elle dit s’exprimer dans un "tutti frutti" et "parler avec les mains si nécessaire".

La langue luxembourgeoise n'est pas en danger

La défense de la langue luxembourgeoise fait figure d’argument de campagne, avec plus ou moins d’insistance selon les partis. Les populistes de l’Adr sont les plus actifs sur ce thème, avec des propositions visant à généraliser l’usage du luxembourgeois dans certains secteurs. Pourtant, la langue luxembourgeoise n’est pas en danger. "Si on regarde le pourcentage des résidents du Grand-Duché qui parlent le luxembourgeois, il y a une légère diminution vu la forte croissance de migrants", détaille Benoît Majerus. "Mais c’est un pourcentage. En réalité, le nombre total de personnes parlant le luxembourgeois a fortement augmenté." Les cours de luxembourgeois font d’ailleurs "classes combles", aussi bien au Grand-Duché qu’aux frontières, à Arlon ou Virton par exemple.

Les partis n’arrivent pas à se différencier sur l’économie ou la mobilité

La langue luxembourgeoise se porte bien alors pourquoi sa défense est-elle utilisée comme argument de campagne ? "Les partis politiques ont du mal à se différencier sur les grands enjeux du pays comme la mobilité qui est un énorme problème au Luxembourg", note Franz Clément, chercheur à l’institut Liser. "La campagne se joue alors sur les questions d’identité et de langue." Pour le politologue Philippe Poirier, la question de la langue est aussi liée à la protection de l’emploi dans le secteur public : "Contrairement au privé, les Luxembourgeois sont ultra-majoritaires dans le public et ils le resteront tant que les exigences de maîtrise de la langue luxembourgeoise seront élevées". Selon Benoît Majerus, parler de la langue "permet de ne pas utiliser certains mots. Quand vous dites que vous êtes pour la promotion de la langue, on ne peut pas affirmer que vous êtes d’extrême droite ou vous qualifier de raciste. Mais dans cette discussion-là, la langue est quand même utilisée comme un moyen d’exclusion ".

Luxembourg est le pays au monde qui aurait tout à perdre d’un repli

Dans les milieux économiques, on n’a pas vu d’un bon œil les affiches électorales mettant en avant la langue luxembourgeoise et l’identité nationale. "On entend parfois des choses bizarres de la bouche de certains hommes politiques", s’étonne le directeur général de la Chambre de Commerce du Luxembourg, Carlo Thelen. "Le repli sur soi est un sujet dominant un peu partout dans le monde mais le Luxembourg est le pays au monde qui aurait le plus à perdre d’un repli. Tout le monde comprend cela". Vu cette réalité, vu aussi la bonne santé économique du pays, les partis politiques luxembourgeois ont fait campagne sur l’identité nationale à leur manière, c’est-à-dire en essayent de se démarquer sur le thème de la langue. Les discours sont parfois jugés populistes mais jusqu’ici jamais anti-immigration ou xénophobes. Aujourd’hui, il n’y a pas au Luxembourg de parti d’extrême droite.

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