Élection présidentielle à Madagascar: la revanche des "ex"

Le candidat Marc Ravalomanana (à droite, cravate rouge) pose pour un selfie avec ses partisans à la sortie du bureau de vote.
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Le candidat Marc Ravalomanana (à droite, cravate rouge) pose pour un selfie avec ses partisans à la sortie du bureau de vote. - © Sarah TÉTAUD

J+5 après le premier tour de l’élection présidentielle. Le dépouillement des bulletins de vote est en cours et devrait durer encore deux semaines.

Quelques 10 millions d’électeurs ont été appelés aux urnes mercredi dernier pour choisir un candidat parmi les 36 en lice. On annonçait ce scrutin comme le combat des "ex" : les 4 derniers présidents à avoir dirigé le pays s’y présentaient. À en voir les premières tendances, les observateurs ne s’y sont pas trompés…

Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina, les deux principaux acteurs de la crise politique de 2009, se retrouvent au coude-à-coude d’après les premiers résultats, partiels. 

Pour la première fois, les deux rivaux s’affrontent par les urnes. En 2009, à l’issue de manifestations violentes, le jeune maire de la capitale Andry Rajoelina avait ravi le pouvoir au président en exercice Marc Ravalomanana. Le trentenaire, soutenu par l’armée, avait alors pris la tête d’un régime dit de "transition" qui durera finalement quatre ans. Une accession au pouvoir qualifiée de "coup d'État" par la communauté internationale.

Campagne "indécente" dans un pays pauvre

En 2013, dans un souci d’apaisement et sous la pression des bailleurs internationaux, les deux hommes ont été exclus de l’élection présidentielle. En 2018, ils signent tous les deux leur grand retour dans l’arène politique. Un retour tapageur, clinquant, voire "indécent", dénoncé par la société civile ; leur campagne s’est chiffrée à plusieurs millions de dollars, dans un pays où 9 personnes sur 10 vivent avec moins de 3 dollars par jour.

Meetings fastueux avec arrivée sur scène en hélicoptère et feux d’artifice, distribution de t-shirts à tout va, promesses à faire tourner la tête d’une population miséreuse… "La forme compte hélas plus que le fond dans notre pays", déplorait à quelques jours du scrutin Ketakandriana Rafitoson, la directrice exécutive de Transparency International Madagascar. "Il n’y a pas eu de propositions concrètes en termes de projets de société ; ce sont juste des gesticulations, du show. C’est dangereux pour les électeurs !" 

Un premier tour dans le calme... malgré quelques anomalies

Mercredi, le vote s’est déroulé de manière sereine. Les 15.000 observateurs nationaux et internationaux ont rendu leurs conclusions : tous ont constaté des anomalies, ouverture avec retard des bureaux de votes, urnes ou isoloirs manquants, erreurs sur les listes électorales, etc. L'Union européenne a relevé 5 cas d'incidents plus sérieux, tel que des bourrages d'urnes ou des votes interrompus. Toutefois, "ces divers incidents, marginaux, ne peuvent pas avoir d'impact sur le résultat", affirme Cristian Preda, le chef de la mission d'observation européenne.

Pour le Père Germain Rajoelison, secrétaire général de Justice et Paix, une ONG catholique qui a déployé plus de 5000 observateurs bénévoles sur le territoire, l’étape la plus délicate et la plus risquée a lieu en ce moment-même.

"Mon inquiétude à moi, c’est l’acheminement des bulletins de vote et des procès-verbaux des zones enclavées vers la capitale. Il y a beaucoup de zones rouges en ce moment sur l’île, où les dahalos (bandits de grand chemin et voleurs de zébus, NDLR) coupent les routes et attaquent la population. L’insécurité crée des risques de fraudes."

Course à la transparence

Alors il faut faire vite. Diffuser rapidement les chiffres du dépouillement, bureau de vote par bureau de vote. Car tout le monde ici veut éviter de revivre le scénario chaotique de 2002, où l’un des candidats, Marc Ravalomanana, s’était déclaré vainqueur dès le premier tour avant la proclamation officielle des résultats.

Dans un souci de transparence, la Commission électorale nationale indépendante (Céni) publie les résultats sur sa page Facebook. Au compte-goutte, certes, mais en temps réel.

Parallèlement, la Haute Cour constitutionnelle a enjoint les 36 candidats mais également les médias, à "faire preuve de prudence et de retenue" quant à la diffusion et à l’analyse de ces résultats provisoires. Pour éviter, dit-elle, "de procéder à des manipulations en vue d’induire en erreur l’opinion publique".

Officiellement, la Céni a trois semaines pour transmettre les résultats des quelques 24.852 bureaux de vote du pays. Elle doit recouper les procès-verbaux scannés et envoyer par mails par les différents districts avec les procès-verbaux originaux, qui eux, sont acheminés par la route depuis les différentes régions.

Premiers résultats… et premières communications

Les premières tendances – avec seulement 44% des bureaux de votes dépouillés – donnaient ce lundi Andry Rajoelina en tête avec 39,2% des voix, suivi par Marc Ravalomanana avec 36,5% des voix. En 3e position, loin derrière, le président sortant Hery Rajaonarimampianina, avec seulement 7,6% des suffrages. Le taux de participation, lui, atteint à peine les 54%.

Après ces premières publications, les trois principaux candidats ont pris la parole.

Pour Andry Rajoelina, qui s’est exprimé depuis le studio de sa chaîne de télévision, "ces tendances expriment la volonté du changement".

De son côté, Marc Ravalomanana s’est dit "optimiste et positif. Je ne crois pas qu’il y aura un deuxième tour". Sur une vidéo, on le voit dire à ses partisans "Dada est élu !", ("Dada", Papa en malgache, son surnom). Une vidéo qui n’a pas plu à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), en mission d’observation durant l’élection, pas plus que le communiqué d’Hery Rajaonarimampianina diffusé jeudi dans lequel le candidat dénonce de "nombreuses irrégularités" comme un "fichier électoral non valide" et "la présence de bulletins déjà cochés, avant d’ajouter qu’il ne "laissera pas la population se faire dérober son vote".

"Ce type d’annonce n’amène que de la tension"

Interrogé sur ces sorties médiatiques, Philippe Courard (PS), le président du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, présent en tant que chef de mission de l’OIF rappelle que "la communauté internationale insiste auprès des candidats pour ne pas faire ce type d’annonce qui n’amène que de la tension".

"C’est trop tôt, a-t-il ajouté. Les résultats ne sont pas connus officiellement. Par ailleurs, si certains candidats ont des éléments de preuves de contentieux, je les invite à les apporter aux institutions malgaches qui sont prévues pour. Ce type de déclaration ne fait que proposer des difficultés supplémentaires."

Si aucun candidat n’obtient plus de 50% des suffrages, un second tour est prévu le 19 décembre prochain.

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