Election américaine 2020 : le Lincoln Project, ces Républicains en ordre de marche pour combattre Donald Trump

"Idiot", "incompétent", "dangereux". Voici les mots choisis par un groupe de Républicains pour définir le président des Etats-Unis, Donald Trump. Ce groupe s’est réuni autour du "Lincoln Project" dont la présence virale sur les réseaux sociaux est certainement le meilleur atout. 1,2 million d’abonnés sur Twitter.

Une réelle force de frappe contre Donald Trump dans les rangs de son propre parti. Et c’est Donald Trump lui-même, par son hyperactivité sur Twitter qui donne le bâton pour se faire battre, comme l’explique le journal Le Monde. Car oui, le Lincoln Project officie sur Twitter, l’aire de jeu préférée du président. En quelques heures maximum, les membres du Lincoln Project sont capables de concocter des vidéos ou des publicités anti-tump pouvant devenir rapidement virale.

Et pourtant, "ils ne sont qu’une dizaine à la manœuvre", souligne Tanguy Struye, professeur de Relations internationales, spécialisé sur les Etats-Unis, à l’UCLouvain. Mais ce sont aussi des Républicains aguerris ayant une réelle expérience de la politique.

Pourquoi le « Lincoln Project »

Le 17 décembre 2019, les fondateurs annoncent la création du Lincoln Project dans une carte blanche publiée dans le New York Times avec pour simple titre : "Nous sommes républicains et nous voulons que Trump soit vaincu". Une idée simple et un calendrier ; les prochaines élections américaines qui s’annoncent cruciales. D’autant plus en pleine de crise du Coronavirus où le nombre de cas bat chaque jour un nouveau record aux Etats-Unis, mais aussi avec une économie qui subit de plein fouet la crise et des tensions raciales exacerbées à la suite de la mort de George Floyd.

 

Et un seul objectif : battre Trump, coûte que coûte aux prochaines élections.

Un mouvement dissident au sein du parti Républicain qui, s’il est relativement "marginal" à une force de frappe suffisante "pour toucher un nombre non négligeable de personnes", indique le professeur, spécialiste des Etats-Unis.

S’ils savent qu’ils ne pourront pas convaincre la base fidèle à Donald Trump, ce qu’ils espèrent c’est "amener un pourcentage minimum de personnes à ne pas voter pour le président. Ce sera déjà ça. Ils jouent sur une base qui doute, qui hésite entre ne pas voter et voter pour Joe Biden ", analyse Tanguy Struye.

En avril dernier, le Lincoln Project a en effet appelé à voter pour Joe Biden. Ils étaient restés silencieux sans prononcer d’indication de vote jusque-là. C’est aussi parce que Joe Biden est la figure centriste du parti Démocrate. Selon Tanguy Struye, "ils ont attendu la nomination officielle, cela aurait été plus difficile si cela avait été Elizabeth Warren".


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Et leur figure symbolique est toute trouvée. Ils ont choisi de se référer à l’illustre ancien président des Etats-Unis, Abraham Lincoln. Lincoln fut celui qui réussi à unir un pays divisé par la guerre civile. Ce qui, dans une Amérique plus que jamais polarisée, prend tout son sens. Un symbole d’autant plus fort, que la figure de Lincoln est souvent reprise par Trump lui-même. Une façon donc pour les membres du Lincoln Project de dire à Trump : "Lincoln était un bon président, toi non", détaille Tanguy Struye.

Ces Républicains dissidents

Mais qui sont ces Républicains dissidents qui ruent dans les brancards avec une efficacité redoutable ?

Premier élément : les fondateurs et les membres du Lincoln Project sont bien des Républicains, "conservateurs" mais plus "modérés" que la nouvelle tendance populiste du parti à l’ère de Donald Trump.

C’est le cas par exemple de l’une des figures de proue du Lincoln Project : George Conway, l’un des fondateurs qui n’est autre que l’époux de Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump. L’une des rares d’ailleurs, à avoir échappé aux nombreux limogeages de la présidence. George Conway est l’un des critiques les plus virulents contre le président en exercice. Pourtant il explique, "j’ai voté pour les Républicains depuis que j’étais à l’Université, jusqu’en 2018 donc pendant 38 ans".

Les membres sont aussi ceux qui avaient voté pour Donald Trump en 2016, en espérant que le candidat finisse par acquérir les compétences présidentielles et qui sont aujourd’hui déçus. C’est d’ailleurs aussi ce qu’explique George Conway, dans le podcast du Lincoln Project, ‘Republicans Defeating Trump’(les Républicains combattent Trump, ndlr) : "Je continuais à soutenir Trump en me disant ‘bon, il va s’améliorer’, mais il ne l’a jamais fait. C’était très frustrant à regarder. Je continuais à me demander mais c’est quoi son problème ? […] Pourquoi ne peut-il pas seulement faire le job ?" Selon Tanguy Struye, le problème c’est que "le président est resté candidat".

Twitter : battre Trump sur son propre terrain de jeu

Alors finalement, les Républicains anti-trump se sont organisés. "Et ils sont bons", insiste le spécialiste des Etats-Unis. Alors qu’ils "sont partis de zéro, ils ont une ascension fulgurante". En à peine six mois ils ont réussi à atteindre 1,2 million d’abonnés sur Twitter, l’aire de jeu préférée de Donald Trump. Ils sont très actifs sur ce réseau Et ils ont l’expertise. Tanguy Struye rappelle que " l’un des fondateurs a travaillé pour George. W Bush et la campagne de John McCain. Ils ont donc beaucoup d’expérience en communication et en stratégie de campagne. De plus George Conway a un important réseau".

Ils sont aussi des centaines d’experts en politique ayant une expérience de la politique nationale américaine à se joindre aux forces vives. "Une centaine d’anciens officiels ayant travaillé pour George W. Bush ont créé des bases de contacts, ils sont capables de lever de l’argent et ils sont actifs dans leur réseau pour appeler à ne pas voter pour Donald Trump", indique Tanguy Struye. Et d’ajouter, "il s’agit de l’élite républicaine, généralement riche. En plus, ils fonctionnent sur les réseaux sociaux, donc ce qu’ils doivent produire ne coûte pas si cher".

Et, "leurs vidéos sont exceptionnellement bien faites ", commente Tanguy Struye. Leur vidéo "Mourning in America" (Deuil en Amérique) a été vue 2,8 millions de fois.

Ils ont également une très grande réactivité. Dès que Donald Trump fait une déclaration, ils sont capables en quelques heures de produire une vidéo pour y répondre. Des vidéos qui deviennent rapidement virales. Et, bien évidemment, ils se servent de la figure du président Lincoln pourtant chère à Donald Trump. Ce samedi, journée nationale du 4 juillet qui célèbre l’indépendance des Etats-Unis, Donald Trump a esquissé un "discours basé sur la division. C’est le premier discours du 4 juillet qui ne repose pas sur l’unité", observe Tanguy Struye. Au même moment, The Lincoln Project publie une vidéo en reprenant les mots d’Abraham Lincoln prônant l’unité de la Nation. Elle a été visionnée déjà plus de 500.000 fois.


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Cerise sur le gâteau, "Trump les dénonce régulièrement", leur donnant en fait de l’importance. Résultat, le président contribue à donner de la visibilité à ses détracteurs, sur son propre terrain.

Les Républicains plus divisés que jamais

Cette division au sein du parti républicain est assez inédite, analyse Tanguy Struye. L’autre objectif du Lincoln Project, à plus long terme, c’est de "reprendre la main […] pour ensuite refonder le parti Républicain". Pour ces Républicains "modérés", Donald Trump représente la perte des valeurs du parti.

Mais Trump a une base solide. "Le parti républicain est vraiment aux mains du président, il est contrôlé par lui. Au Sénat, même s’ils ne sont pas d’accord, les républicains vont lui donner raison. La base est vraiment devenue populiste, et petit à petit la base modérée du parti a disparu", pointe Tanguy Struye. Le changement en cours au sein des Républicains ne date pas d’hier. "Il date des années 2000", rappelle l’expert. "Mais on voit un basculement vers un parti nationaliste, populiste voire xénophobe."

Pour le professeur, le tour de force de la branche populiste du parti s’est opéré au cours des élections des mid-terms en 2018. "Pour l’instant les populistes l’emportent car aux élections des mid-terms les 'modérés' ne sont pas présentés, ils ont quitté la politique parce qu’ils ne se retrouvaient dans les valeurs prônées par le parti". Et aussi un peu par peur, explique-t-il : "les sénateurs ont eu peur de se trouver dans une sorte de primaire entre Républicains face aux ‘trumpistes’. Avec peu de chances de l’emporter, ils ont décidé d’abandonner."


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Le parti Républicain semble plus divisé que jamais à quatre mois des élections. C’est aussi le cas pour le parti démocrate mais qui trouve, tout comme le Lincoln Project, une cause commune à laquelle se raccrocher : faire échouer Donald Trump aux prochaines élections. "Ces divisions devraient conduire à des interrogations de fond au sein du parti Républicain".

Mais, selon Tanguy Struye, cette polarisation de l’échiquier politique américain, tant chez une partie des Démocrates nettement plus marquée à gauche que chez des Républicains de plus en plus populistes, montre aussi qu’il y a "de la place à une troisième voie" ; celle des plus modérés des deux camps.

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