Egypte: "vendredi de la colère" dans le pays, au moins 70 morts

Egypte: les islamistes se rassemblent pour un "vendredi de la colère"
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Egypte: les islamistes se rassemblent pour un "vendredi de la colère" - © Tous droits réservés

Des violences entre partisans du président islamiste déchu Mohamed Morsi et forces de l'ordre ont fait au moins 70 morts vendredi en Egypte, avec des quartiers entiers transformés en champs de bataille. Trois journalistes ont été tués le 14 août en Egypte et plusieurs autres ont été blessés, menacés ou interpellés, a rapporté vendredi Reporters sans frontières (RSF).

Le pouvoir mis en place par l'armée après la destitution de M. Morsi affirme désormais se battre contre un "complot terroriste malveillant des Frères musulmans", la confrérie du président déchu, et a autorisé ses hommes à ouvrir le feu sur les manifestants.

Face à cette escalade, qui fait craindre que le pays --sous état d'urgence et où un couvre-feu nocturne est imposé-- ne bascule dans le chaos, les Européens envisagent de "prendre des mesures", Berlin allant jusqu'à vouloir réexaminer ses relations avec Le Caire.

Dans le monde arabe, des centaines de personnes ont manifesté à l'appel de groupes islamistes à Khartoum, Amman, Rabat, Jérusalem-Est et en Cisjordanie pour dénoncer "le coup d'Etat" contre Mohamed Morsi et le coup de force contre ses partisans.

Au Caire, verrouillée par l'armée déployée en masse et quadrillée par des "comités populaires" pro-pouvoir, des tirs d'armes automatiques résonnaient dans différents quartiers, notamment autour de la place Ramsès où étaient massés des milliers de partisans des Frères musulmans.

Dans deux morgues improvisées dans des mosquées attenantes, au moins 39 corps ont été comptés. En outre, des sources de sécurité ont affirmé que 31 personnes avaient été tuées dans différentes provinces, sans évoquer de bilan pour Le Caire.

Vendredi de la colère

Appelé "vendredi de la colère", cette journée intervient après de nouvelles attaques jeudi contre les forces de sécurité en Egypte au lendemain de la répression de manifestants pro-Morsi qui a fait près de 600 morts.

Des manifestations des pro-Morsi ont lieu dans plusieurs villes d'Egypte. Au Caire, des milliers de manifestants de Mohamed Morsi marchent sur le centre au cri de "A bas le régime militaire". A Ismaïliya, sur le canal de Suez, au moins quatre manifestants ont été tués par les forces de l'ordre auxquelles le gouvernement mis en place par l'armée a donné jeudi le droit d'ouvrir le feu sur tout manifestant qui se montrerait violent, un geste sans précédent de mémoire d'Egyptien. Au Caire, un policier a été tué dans une embuscade alors que l'armée avait littéralement scellé la plupart des artères quasi-désertes de la ville.

Les télévisions égyptiennes montraient des hommes tirer au fusil d'assaut Kalachnikov depuis un pont du Caire mais il était impossible de savoir s'il s'agissait de manifestants ou de policiers en civil qui quadrillent la ville aux côté des soldats.

Des tirs ont également été entendus dans d'autres grandes villes du pays où les pro-Morsi manifestent comme Alexandrie, Beni Soueif et Fayoum au sud du Caire, et la ville touristique de Hourghada sur la mer Rouge.

Alors que de nombreux pays occidentaux ont condamné ce bain de sang, les 15 pays membres du Conseil de sécurité de l'ONU ont appelé jeudi soir les différentes parties en Egypte à faire preuve d'un "maximum de retenue".

Trois journalistes tués mercredi, d'autres blessés, menacés ou arrêtés, selon RSF

Trois journalistes ont été tués le 14 août en couvrant les affrontements et plusieurs autres ont été blessés, menacés ou interpellés, a rapporté vendredi Reporters sans frontières (RSF).

Deux journalistes égyptiens, le reporter Ahmad Abdel Gawad et le photojournaliste Mosab Al-Shami, ont été tués mercredi au Caire.

Ces deux décès s'ajoutent à celui du caméraman britannique de Sky News, Mick Deane, précise RSF.

La répression des manifestations pro-Morsi a fait près de 600 morts mercredi, et encore plusieurs dizaines vendredi.

Mercredi, le reporter du quotidien égyptien Al-Akhbar, Ahmad Abdel Gawad, a été mortellement touché par balles. Mosab Al-Shami, photojournaliste de Rassd News Network (RNN), média alternatif créé lors de la révolution égyptienne, aurait été tué par des tirs de sniper.

Le même jour, au moins six reporters ont été blessés par balle, dont un caméraman de la chaîne Al-Jazeera et un photographe de l'agence Associated Press, indique RSF. Par ailleurs, Reuters a annoncé que l'une de ses photographes avait reçu une balle dans la jambe.

D'après le site Huffington Post, un cameraman d'Al-Jazeera indique qu'on lui a tiré dessus depuis un véhicule blindé et affirme que des journalistes ont été pris pour cible par des militaires.

Interrogé à ce sujet, RSF est resté très prudent. "Des journalistes ont été visés dans des cas de menaces ou d'interpellation, mais pour les tirs il est extrêmement difficile d'évaluer s'ils ont été pris pour cible", a commenté une porte-parole.

Les forces de l'ordre ont également interpellé de nombreux reporters et photographes égyptiens et étrangers, les empêchant de couvrir la violente dispersion des sit-in pro-Morsi. Les forces de l'ordre comme les partisans des Frères musulmans ont aussi, à plusieurs reprises, confisqué le matériel des journalistes, souligne RSF.

Les Etats-Unis ont de leur côté annulé des exercices militaires communs et incité leurs ressortissants à quitter l'Egypte, sans aller jusqu'à interrompre l'aide annuelle (1,5 milliard de dollars) versée en grande partie à la toute-puissante armée de leur grand allié. Mais Washington se réserve la possibilité de prendre des "mesures supplémentaires", a averti le président Barack Obama.

Ce dernier a "condamné avec force les mesures prises par le gouvernement intérimaire égyptien", comme la réinstauration de l'état d'urgence. La présidence égyptienne a immédiatement réagi en dénonçant "des déclarations non fondées sur des faits" qui, selon elle, risquent "d'encourager les groupes armés violents".

Loin de chercher l'apaisement, le pouvoir égyptien mis en place par l'armée a annoncé avoir autorisé la police à tirer à balles réelles sur quiconque s'en prendrait à des bâtiments officiels ou aux forces de l'ordre, faisant craindre de nouvelles violences sanglantes.

Cette annonce du ministère de l'Intérieur a été faite après une attaque contre le siège de la province de Guizeh dans la banlieue du Caire et la mort de neuf policiers et militaires, attribuées à des "islamistes" notamment dans la péninsule instable du Sinaï.

La journée la plus meurtrière en Égypte depuis février 2011

Le gouvernement avait auparavant salué la "très grande retenue" de la police après la dispersion mercredi des deux camps érigés au Caire par les partisans du président Mohamed Morsi destitué et arrêté le 3 juillet par l'armée, et les violences qui se sont propagées ensuite dans tout le pays.

Selon un dernier bilan du ministère de la Santé, 578 personnes ont péri, dont 535 civils, la journée la plus meurtrière en Egypte depuis la révolte ayant chassé du pouvoir le président Hosni Moubarak en février 2011.

Le ministère a précisé que 228 personnes avaient péri sur la place Rabaa al-Adawiya, principal point de rassemblement occupé depuis plus d'un mois par des milliers de pro-Morsi. 90 autres ont péri dans la dispersion du second sit-in pro-Morsi au Caire. Selon les autorités, 43 policiers ont été tués.

Couvre-feu imposé dans la moitié du pays

A la suite des violences, l'état d'urgence a été décrété pour un mois et un couvre-feu est imposé dans la moitié du pays de 19H00 (17H00 GMT) à 06H00 (04H00 GMT). La levée de l'état d'urgence avait été un des acquis de la révolte de 2011.

Accentuant les divisions, Tamarrod, le principal mouvement à l'origine des manifestations monstres ayant conduit à la destitution de Mohamed Morsi, a appelé les Egyptiens à former des "comités populaires" pour défendre le pays contre ce qu'il appelle le "terrorisme" des Frères musulmans, la confrérie de Mohamed Morsi. Les Frères musulmans ont évoqué 2200 morts et plus de 10 000 blessés.

Plusieurs figures égyptiennes se sont désolidarisées de l'intervention des forces de l'ordre, notamment le vice-président Mohamed ElBaradei, prix Nobel de la paix, qui a démissionné, et le grand imam d'al-Azhar, la plus haute autorité de l'islam sunnite.

Eviter la "guerre civile"

La communauté internationale, qui avait tenté une médiation pour éviter cette issue dramatique, a condamné les violences.

A l'Onu, où des consultations ont eu lieu à la demande conjointe de la France, du Royaume-Uni et de l'Australie, le Conseil de sécurité a souhaité que "les parties en Egypte fassent preuve d'un maximum de retenue".

Rendant compte de ces consultations devant la presse, l'ambassadrice argentine Maria Cristina Perceval a ajouté que les 15 pays avaient "déploré les pertes humaines" et souhaitaient la fin de la violence et des progrès vers la "réconciliation nationale".

Navi Pillay, Haut commissaire de l'ONU en charge des droits de l'Homme, a réclamé une enquête sur l'assaut des forces égyptiennes.

Le président français François Hollande a appelé à tout mettre "en oeuvre pour éviter la guerre civile". Paris et Berlin ont convoqué les ambassadeurs égyptiens, tandis que le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a appelé le Conseil de sécurité à se réunir après ce "massacre". La Turquie a rappelé pour consultations son ambassadeur en Egypte.

Le pape François a appelé à prier "pour la réconciliation" dans le pays où plusieurs églises ont été attaquées mercredi.

La Chine s'est dite "très préoccupée" et Moscou a recommandé à ses ressortissants de s'abstenir de voyager en Egypte.

Appel islamiste à cesser de manifester vendredi mais à défiler tous les jours

Une coalition islamiste égyptienne a appelé à mettre fin aux manifestations vendredi après des heurts meurtriers à travers le pays, demandant toutefois aux partisans du président Mohamed Morsi destitué par l'armée de manifester quotidiennement à partir de samedi.

"Les manifestations d'aujourd'hui prendront fin avec la dernière prière de la soirée (prévue vers 18H00 GMT) qui sera suivie de prières pour les morts", a affirmé Gehad al-Haddad, porte-parole de l'Alliance contre le coup d'Etat.

"Il y aura des manifestations contre le coup d'Etat tous les jours", a-t-il toutefois prévenu, alors que son mouvement avait appelé ses partisans à défiler "par millions" et "pacifiquement" pour dénoncer le "massacre" mercredi de près de 600 personnes, notamment dans la dispersion extrêmement violente de camps de manifestants pro-Morsi au Caire.

A 17H00 GMT, le couvre-feu instauré mercredi est entré en vigueur dans 14 des 27 provinces du pays, dont celles des deux plus grandes villes, Le Caire et Alexandrie, et les autorités ont multiplié les appels à la population, notamment via la télévision d'Etat, à respecter cette mesure, pour laquelle tout contrevenant risque la prison.

 

RTBF avec agences

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