Egypte: "Aujourd'hui, ce sera l'épreuve de force"

Morgue au Caire, le 15 août
Morgue au Caire, le 15 août - © KHALED DESOUKI - IMAGEGLOBE

Les Frères musulmans appellent à un "vendredi de la colère". Analyse de la situation en Egypte dans "Matin Première", avec Gilles Kepel, professeur à Sciences Po Paris et Hassiba Hadj Sahraoui, directrice-adjointe chez Amnesty International.

Les forces de l’ordre ont donné l’autorisation de tirer sur des civils qui s’en prendraient aux bâtiments publics. Les Frères musulmans ont lancé un appel à un "vendredi de la colère". Tout est-il réuni pour une nouvelle journée sanglante? Pour Gilles Kepel, c'est oui. Le professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de l’Islam et du monde arabe contemporain explique: "D’ autant que le vendredi n’est pas un jour comme les autres dans le monde musulman. C’est le jour de la grande prière. Les Frères musulmans vont tenter de mobiliser les croyants rassemblés, et notamment les sorties de prière pour faire une démonstration de force." Pour le professeur, c’est ce qu’il s’était passé au moment de la chute de Moubarak et en Syrie. Les sorties de prières du vendredi sont propices à la mobilisation politique. Ce vendredi sera un test pour les Frères musulmans pour savoir dans quelle mesure ils sont capables de mobiliser fortement leur soutien ou si ils sont réduits à leurs militants. 

Une Egypte de plus en plus divisée

Quel effet psychologique aura eu le carnage de mercredi sur les partisans des Frères musulmans? Pour Gilles Kepel, celui-ci a été terrible (du jamais vu depuis 1954 et la répression de l’armée de Nasser contre les frères musulmans). La journée de mercredi aura-t’elle comme effet d’épouvanter les partisans des Frères, de leur faire croire que c’est fini et qu'ils sont écrasés, "ou, au contraire, de donner un sursaut et être de leur permettre d'être considérés comme des martyrs? C’est la grande inconnue de l’équation politique égyptienne."

Gilles Kepel rappelle aussi que le front des libéraux, anti-islamistes, qui a manifesté le 30 juin dernier par million pour réclamer départ de Morsi, a commencé à se fissurer. Le ministre et prix Nobel de la Paix El Baradei a ainsi donné sa démission... "Quel va être le rapport de force aujourd’hui? Tout le monde retient son souffle. C’est une journée très importante."  

Pour le spécialiste du monde arabe contemporain, "un des grands risques en Egypte est que le pays se fragmente." Entre égyptiens, même au sein d'une même famille, mais aussi de façon territoriale. La péninsule du Sinaï a ainsi échappé à l’armée…"Et les Coptes sont pris pour cibles car ils les accusent d’être les boutes-feu de l’opération de l’armée." Et Gilles Kepel de dresser un constat: " Beaucoup de gens libéraux et démocrates justifient le comportement de l’armée (contre l’ "obscurantisme " des Frères). Cela montre l’ampleur des clivages en Egypte. Ca a atteint un niveau que je n’avais jamais vu auparavant. Avant on pensait qu’il y avait toujours des éléments de compromis." Morsi avait ainsi été élu aussi avec des forces non-islamistes...   

Des morts par centaines...

Quel a été le bilan des opérations menées par les forces de sécurité contre les partisans des Frères musulmans ce mercredi? Pour Hassiba Hadj Sahraoui, qui est directrice-adjointe Moyen Orient et Afrique du Nord chez Amnesty International, "la situation est confuse et on est en train encore de découvrir ampleur du carnage. les statistiques officielles font été de 638 morts." Mais "il faut s’attendre à bilan beaucoup plus lourd". On aurait ainsi découvert dans une mosquée près de 200 corps calcinés, non pris en compte par ministère de la santé. Hassiba Hadj Sahraoui rappelle alors que durant les événements de 2011, il y eu 846 morts sur 18 jours. 

Les forces de sécurité et l'armée ont fait une véritable démonstration de force ce mercredi. "Elles ont utilisé la force de façon disproportionnée. Les supporters de Morsi et les Frères musulmans ont parfois utilisé la violence, mais en aucun cas ça ne peut justifier ce recours à la force et ce carnage par les forces de sécurité!" souligne la directrice-ajointe chez Amnesty.

Les consignes données par les autorités pour ce vendredi interpellent aussi Hassiba Hadj Sahraoui: "Dire qu’on va tirer sur qui que ce soit qui s’approche d'un bâtiment public, c’est irresponsable et c’est une recette pour un autre désastre." 

Les Frères musulmans, organisation de résistance

 

Mais pourquoi les autorités utilisent-elles la force et ne parient pas sur un essoufflement du mouvement voulu par les Frères musulmans? "Ca avait peut de chance de s’essouffler, explique Gilles Kepel. Les Frères musulmans est une organisation structurée et efficace. C'est la seule qui fait face à l’armée, en Egypte. Les Frères ont des cellules dans chaque village. Créée en 1928, l’organisation a passé le plus clair de son histoire dans la clandestinité." C'est un mouvement qui connaît donc la résistance. Pour le professeur, "La raison pour laquelle l’armée a pris le risque de cet immense déploiement de force et du carnage est de montrer la détermination et volonté d’écraser les Frères par la force". Montrer donc que dans le pays, la force reste à l'armée. Et l'homme à la tête de l'armée, le général Al-Sissi, de montrer son opposition aux islamistes. "L’image que veut se construire le général Al -Sissi, c’est l’image de Nasser. Nasser avait conquis le pouvoir sur une répression massive des Frères musulmans."

Les Coptes, boucs émissaires

Chez Amnesty International, on souligne la répression qui a eu lieu envers les Coptes, cette minorité chrétienne. "Des églises ont été attaquées par les Frères musulmans", explique Hassiba Hadj Sahraoui. Selon elle, peu de choses avaient été prévues pour protéger les églises, alors que les forces de sécurité avaient dit qu’elles avaient un plan pour les surveiller et les protéger. "Des opérations de lynchage, de représailles, de vengeance envers la minorité copte, on en a vu dès le début des événements. Et on voit systématiquement une absence des forces de police. Il y a une instrumentalisation des Coptes par les uns et par les autres" déplore Hassiba Hadj Sahraoui.       

K. Dero  

 

 

    

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