Effondrements de falaises : un phénomène inéluctable des deux côtés de la Manche

Le bleu de l’eau, le blanc crayeux des falaises, le vert de la végétation : tout est là mais mêlé, et à terre. Un pan entier de la côte du Dorset s’est effondré en début de semaine, à l’ouest de la ville de Weymouth. D’après les journaux britanniques, ce serait l’effondrement le plus important au Royaume-Uni depuis 60 ans.

Selon le conseil du Dorset, la roche calcaire s’est détachée sur 300 mètres, et le sentier côtier a été touché. Le conseil précise : “La falaise est toujours très instable et on s’attend à d’autres ‘pertes'”. Sur Facebook, le lendemain, il annonçait que d’autres mouvements avaient été observés, et appelait à la prudence : “Un selfie ne vaut pas une vie”.

Des effondrements de part et d'autre de la Manche

D’autres effondrements ont eu lieu récemment sur les côtes anglaises, notamment près de Douvres, en février.

On observe ce genre de phénomènes de part et d’autre de la Manche. En France, également au mois de février, trois effondrements ont été constatés à Criel-sur-Mer.

A Etretat, la côte n’a que très peu évolué depuis l’époque où les impressionnistes la peignaient.

C’est inéluctable, ça tombe chaque hiver. Et ça va s’accentuer”, réagit Stéphane Costa, professeur de Géographie à l’Université de Caen-Normandie et spécialiste de ces questions. “Tout dépend de la géologie de l’endroit. A Etretat, par exemple, la côte n’a que très peu évolué depuis l’époque où les impressionnistes la peignaient, mais à Dieppe la falaise a reculé de plusieurs mètres depuis cette époque-là.”

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Etretat, soleil couchant, Claude Monet © Tous droits réservés

Une vitesse de recul de 20 centimètres par an

En moyenne, en Senne-Maritime comme de l’autre côté de la Manche, sur les côtes du Sussex, les vitesses de recul sont de l’ordre de 20 centimètres par an. C’est une moyenne, donc les falaises peuvent rester immobiles pendant 30 ans, et se mettre à bouger tout d’un coup. Cela peut donner lieux à des épisodes impressionnants, comme en 2013 à Saint-Jouin-Bruneval.


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A Criel-sur-Mer, précisément, les scientifiques ont calculé qu’un recul de falaise de dix mètres pouvait se produire tous les trois ans et quatre mois, en moyenne. Peut-on, du coup, prévoir les effondrements ? “Non, on ne peut pas, répond Stéphane Costa. C’est toute la difficulté de la gestion de ce type d’aléas, c’est qu’on ne sait pas quand ça va tomber. C’est un vrai verrou scientifique international.

Impossible à prévoir

Il y a parfois des fissures annonciatrices qui évoluent finalement très peu. “En début de carrière, sourit le professeur de géographie, on m’avait demandé de prévoir. Il y avait des fissures. Eh bien, je me suis complètement planté ! A l’inverse, il y a trois ans, je faisais des mesures en bord de falaise où il n’y avait pas de fissures et le lendemain tout était parti…

Des écouteurs avaient été placés à Criel-sur-Mer, pour entendre les craquements des falaises. Le système s’est révélé peu efficace. “Quand ça craque, ça tombe donc en termes d’alerte, ça ne fonctionne pas !", ironise Stéphane Costa.

Par contre, grâce au calcul de période de retour des évènements, comme celui cité pour Criel (tous les trois ans et quatre mois), on sait que la zone est menacée, de manière plus imminente qu’Etretat par exemple.

Des coûts d'intervention colossaux

Dans le cas d’une zone menacée, on peut décider d’intervenir. On peut, par exemple, mettre une casquette en haut de falaise pour éviter les infiltrations ou les ruissellements, drainer la falaise pour évacuer les eaux, mettre une butée au pied de la falaise pour éviter l’attaque de la mer…

Mais, pour Régis Leymarie, délégué adjoint Normandie du Conservatoire du littoral, intervenir, résister n’a pas de sens : "Le rapport coût/bénéfice n’est pas favorable. Les coûts sont colossaux. En tout cas dans les endroits où il n’y a pas d’enjeux humains, il vaut mieux accompagner le phénomène, et, par exemple, déplacer un sentier du littoral. Il faut qu’on réapprenne que le littoral est une interface mobile. L’homme du 20e siècle l’a oublié !

Il faut qu’on réapprenne que le littoral est une interface mobile. L’homme du 20e siècle l’a oublié !

Stéphane Costa abonde dans le même sens, et donne l’exemple du secteur de Ault-Onival, au nord de Dieppe. Dans les années 70, on y a placé un confortement sur les falaises. “La commune s’est endettée pendant quarante ans, or la falaise est en train de se fracturer à nouveau, elle va s’effondrer. Donc, on peut tout à fait décider de protéger un endroit mais ce ne sera que momentané. On se donne juste du temps pour se replier.

L'érosion côtière rattrape l'urbanisation

L’érosion côtière rattrape aujourd’hui l’urbanisation qui s’est approchée un peu trop près du rivage, résume le professeur. Des villages sont déjà menacés, comme Criel-sur-Mer, en France. Ou Happisburgh, en Angleterre. En 20 ans, 35 maisons y ont été englouties.

Paradoxalement, l’érosion des falaises leur apporte une protection naturelle : les matériaux érodés viennent alimenter les plages, qui protègent les pieds des falaises. “Les sédiments sont le meilleur tampon protecteur contre l’assaut des houles” confirme Stéphane Costa.

 


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Or, pendant longtemps, on a extrait des quantités astronomiques de sables sur les côtes européennes, pour la construction, pour les routes. Cela a donc participé à la fragilisation de nos côtes.

Une accélération des vitesses de recul

Mais l’érosion des falaises est évidemment le résultat d’une multiplicité de facteurs : les ruissellements, les infiltrations, l’alternance gel/dégel, l’attaque de la mer au pied des falaises, l’évolution du toit de la nappe phréatique à l’intérieur de la falaise.

Et, même si ce n’est encore qu’une hypothèse scientifique, elle devrait s’intensifier : “On pense que l’attaque de la mer est le facteur le plus important. Or, elle va s’accentuer avec l’élévation du niveau de la mer due au changement climatique. On imagine donc qu’il va y avoir une accélération des vitesses de recul des falaises.”

La capacité de résilience des littoraux, des écosystèmes, on la voit tous les jours.
 

Face à cela, Régis Leymarie, du Conservatoire du littoral, veut rappeler, qu’en ce qui concerne les espaces naturels, des formes d’adaptation sont possibles : “La capacité de résilience des littoraux, des écosystèmes, on la voit tous les jours.”

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