Échec du putsch au Burundi: Nkurunziza réouvre les frontières du pays

Le chef des putschistes annonce la reddition, après l'annonce de leur échec
Le chef des putschistes annonce la reddition, après l'annonce de leur échec - © Jennifer Huxta - AFP

Le président burundais Pierre Nkurunziza, sorti vendredi victorieux d'une tentative de coup d'Etat, a remercié les forces de défense et de sécurité pour leur "efficacité" et leur "rapidité" à "stopper" le putsch et annoncé la réouverture des frontières du pays. La tentative de coup d'Etat lancée mercredi par le général Godefroid Niyombare s'est soldée vendredi par un échec, la reddition de certains des meneurs et la fuite d'autres.

"A l'occasion de ce jour mémorable, nous voulons remercier du fond du cœur les corps de défenses et de sécurité pour l'efficacité et la rapidité dont ils ont fait preuve pour stopper le projet macabre de détruire les institutions démocratiquement élues", a-t-il dit dans un discours publié sur le site de la présidence en kirundi, la langue nationale, et qui devait aussi être diffusé sur la radio et télévision nationale.

Réouverture des frontières après l'échec du putsch

"Nous annonçons à la population et la communauté internationale que toutes les frontières du pays sont ouvertes et sont sous bonne garde et que la vie est redevenue normale", a-t-il ajouté.

Le chef de l'Etat a aussi établi un lien entre le groupe de putschistes et les "soulèvements en cours", une référence aux manifestations d'opposants à sa candidature à un troisième mandat présidentiel qui ont immédiatement repris après l'échec du putsch.

"Il est évident que les soulèvements en cours sont liés au groupe qui voulait renverser les institutions", a-t-il poursuivi, demandant "avec force que le soulèvement soit arrêté immédiatement et que ceux qui ont des doléances à présenter passent par la voie du dialogue et de la concertation et non par la voie de la violence".

Des manifestations anti-troisième mandat

La tentative de coup d'Etat lancée mercredi par le général Godefroid Niyombare s'est soldée vendredi par un échec, la reddition de certains des meneurs et la fuite d'autres.

Dès vendredi matin, les manifestations d'opposition à un troisième mandat du président Nkurunziza, qui avaient été interrompues au lancement de la tentative de putsch mais dont Bujumbura avait été presque quotidiennement le théâtre depuis la désignation du chef de l'Etat comme le candidat du parti au pouvoir Cndd-FDD au scrutin du 26 juin, ont repris dans la capitale.

Un journaliste de l'AFP a vu la police disperser à coup de tirs de sommation des centaines de manifestants dans les rues du quartier périphérique de Musaga (sud de la capitale), rassemblés par groupes de quelques dizaines de personnes autour de barricades. Selon des témoins, des scènes similaires se déroulaient dans les quartiers de Nyakabiga et Cibitoke, dans le nord de la capitale burundaise.

Les manifestations anti-troisième mandat, déclenchées fin avril dans la foulée de la désignation de Pierre Nkurunziza par le parti au pouvoir Cndd-FDD comme son candidat à la présidentielle du 26 juin, avaient cessé avec la tentative de coup d'Etat lancée mercredi après-midi par le général Godefroid Niyombare.

Mais dès vendredi matin, le chef du collectif de la société civile contre le troisième mandat, Vital Nshimirimana, avait appelé les manifestants à redescendre dans la rue.

Dans ce quartier de Musaga, haut-lieu de la contestation populaire des dernières semaines, des barricades étaient déjà érigées et des pneus en feu. L'ambiance était électrique et les policiers, immédiatement déployés, extrêmement nerveux.

Un officier a notamment lancé aux manifestants: "Sachez que ceux qui mettent des barricades seront désormais considérés comme des putschistes".

Avant même la tentative de coup d’État, le gouvernement avait interdit les manifestations, qualifiant les protestataires de "terroristes".

Les chefs des putschistes burundais, qui ont annoncé leur reddition, ont été arrêtés ou sont traqués ce vendredi. "Nous avons décidé de nous rendre. J'espère qu'ils ne vont pas nous tuer", a dit par téléphone à l'AFP le chef des putschistes, le général Godefroid Niyombare, alors que des soldats pro-Nkurunziza approchaient de lui. Un officier supérieur de la police a affirmé que le général avait "échappé" aux forces pro-Nkurunziza: "Nous savons qu'il se cache dans le quartier de Kibenga (sud-ouest de Bujumbura). Nos forces sont en train de le rechercher pour l'arrêter".

Avant de rentrer dans son palais à Bujumbura, le président Pierre Nkurunziza a passé quelques heures dans sa ville natale de Ngozi, à quelque 140 km au nord-est. Le chef de l’État a prévu de s'adresser à la population, cette intervention doit être retransmise par la Radio et télévision nationale burundaise (RNTB).

Un journaliste a tweeté une photo de Pierre Nkurunziza, dans la ville de Ngozi

Un officier supérieur de la police a confirmé sous couvert d'anonymat que les trois autres responsables putschistes dont l'AFP a assisté par téléphone à l'arrestation étaient bien "entre nos mains" et "vivants".

Parmi ces responsables figurent le porte-parole des putschistes, le commissaire de police Zénon Ndabaneze, qui avait aussi annoncé à l'AFP sa reddition et celle de ses compagnons, ainsi que le numéro deux du mouvement, le général Cyrille Ndayirukiye, qui avait annoncé dès jeudi soir à l'AFP l'échec du coup d’État.

Avant son arrestation dans une maison de Bujumbura, le général Ndabaneze avait eu le temps d'expliquer que les putschistes s'étaient séparés en différents groupes pendant la nuit: "Nous avons décidé de nous cacher pour attendre l'aube et nous rendre pour ne pas être tués".

"Il n'y aura pas de bavure", a assuré l'officier supérieur de la police: "Nous n'allons pas les tuer, nous voulons les arrêter pour qu'ils soient jugés".

En Tanzanie, Pierre Nkurunziza était allé participer à un sommet est-africain consacré à la crise politique déclenchée dans son pays par l'annonce de sa candidature à un troisième mandat présidentiel.

La désignation le 25 avril de Pierre Nkurunziza comme le candidat du parti présidentiel, le Cndd-FDD, au scrutin du 26 juin avait déclenché des manifestations émaillées de violences qui ont fait une vingtaine de morts.

Ce mouvement populaire avait été présenté par Godefroid Niyombare, ex-compagnon d'armes de Pierre Nkurunziza du temps de la guerre civile (1993-2006) burundaise, comme l'une des justifications du putsch: le général avait reproché au chef de l’État, déjà élu en 2005 et 2010, d'avoir pris sa décision de briguer un troisième mandat "au mépris" du peuple.

Washington appelle ses ressortissants à quitter le Burundi au plus vite

Les putschistes avaient tenté en vain à deux reprises dans la journée de prendre aux forces pro-Nkurunziza la stratégique RNTB (la radio et télévision nationale burundaise). Pour la première fois depuis le début de la tentative de putsch, un journaliste de l'AFP avait constaté des morts - trois militaires.

Le contrôle de la RTNB était d'autant plus important que les grandes radios privées et la principale télévision indépendante n'émettaient plus après avoir été attaquées par des forces pro-Nkurunziza, selon leurs patrons.

L'opposition à une nouvelle candidature du chef de l’État est portée par la société civile et une partie de l'opposition. Mais la candidature du président sortant divise aussi au sein du CNDD-FDD.

Personnalité respectée, considéré comme un homme de dialogue, le chef des putschistes, le général Niyombare, issu du Cndd-FDD, avait lui-même payé pour avoir déconseillé à Pierre Nkurunziza de se représenter: nommé en décembre 2014 à la tête du Service national de renseignements, cet ex-chef d'état-major avait été limogé trois mois plus tard.

La communauté internationale a condamné la tentative de putsch, des États-Unis à l'ONU.

Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a appelé au calme. Les quinze membres du Conseil de sécurité ont condamné "ceux qui cherchent à s'emparer du pouvoir par des moyens illégaux" et appelé à des "élections crédibles". Le Burundi tient des législatives et communales le 26 mai, avant la présidentielle du 26 juin.

Après l'échec du putsch, Washington a appelé ses ressortissants à quitter le Burundi au plus vite, en expliquant que "l'organisation terroriste des Shebab basée en Somalie a menacé de mener des attaques terroristes au Burundi et pourrait y viser les intérêts américains".

Vol de Brussels Airlines annulé

En Belgique, aucune injonction de ce type n'a été faite, d'après le porte-parole des Affaires étrangères. Quelque 770 ressortissants belges sont recensés au Burundi. Le ministère des Affaires étrangères a ouvert dès mercredi un centre de crise qui peut fournir des informations sur la situation sur place aux familles des Belges vivant au Burundi. Les Belges qui se trouvent actuellement au Burundi sont invités - s'ils ne l'ont déjà fait - à transmettre leurs coordonnées à l'ambassade à Bujumbura par e-mail (bujumbura@diplobel.fed.be). Les familles et proches en Belgique peuvent contacter le centre de crise du SPF Affaires étrangères au numéro +32 2 501 40 01.

"On est en contact direct avec l'ambassade", témoigne ce vendredi une Belge qui habite la capitale burundaise. "Hier et avant-hier, on était (de facto) assignés à résidence. Aujourd'hui, on peut sortir pour le strict minimum (courses, etc.). On n'a plus d'eau courante." Les déchets des appartements de la parcelle où elle réside avec d'autres Belges n'ont pas été ramassés depuis trois semaines, déplore-t-elle aussi, "car les camions de ramassage sont mobilisés par la police".

"La nuit passée et hier après-midi, les murs tremblaient sous les tirs, grenades et rockets. Hier après-midi, on s'est tous réfugiés dans les appartements du rez-de-chaussée pour éviter les tirs déviés. On n'est pas du tout visés, mais là, le champ de tir était la rue d'à côté. La nuit a été calme. Ça nous a permis de dormir et de faire baisser un peu la tension."

Le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, a réitéré jeudi son appel à la fin des violences au Burundi. "Nous demandons à chacun de rester calme et de revenir à un processus électoral correct et inclusif, avec tout le monde à bord", a-t-il dit.

Le vol de la compagnie Brussels Airlines pour Bujumbura a été annulé ce vendredi en raison de la fermeture de l'aéroport de la capitale du Burundi, a-t-on appris auprès de la compagnie. L'avion devait décoller pour le Burundi à 10H20. Il partira pour Nairobi, sans faire escale à l'aéroport de Bujumbura.

Le prochain vol de Brussels Airlines à destination de Bujumbura est prévu dimanche. La compagnie prendra une décision quant au maintien éventuel de ce vol samedi compte tenu de l'évolution de la situation au Burundi.

Plus de 10 000 personnes ont fui le Burundi

Le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) s'est inquiété vendredi de la fuite massive des Burundais, plus de 100.000 étant arrivés dans les pays voisins depuis le début des troubles pré-électoraux.

En une semaine, ce chiffre a plus que doublé, puisque vendredi dernier le HCR avait comptabilisé plus de 50.000 réfugiés depuis début avril.

Au total, près de 70.200 réfugiés ont fui en Tanzanie, alors qu'ils n'étaient encore que quelque 17.700 il y a une semaine.

Par ailleurs, environ 26.300 personnes sont entrées au Rwanda et près de 9200 dans la province du Sud-Kivu en République démocratique du Congo (RDC), a indiqué le HCR.

"En Tanzanie, le nombre de nouvelles arrivées a fortement augmenté au cours des derniers jours", a déclaré une porte-parole du HCR, Karin de Gruijl, lors d'un point de presse à Genève.

Plus de 50 000 Burundais réfugiés dans ce pays se trouvent à Kagunga, sur les bords du lac Tanganyika (lac qui baigne le Burundi et la Tanzanie), a-t-elle poursuivi, citant des chiffres donnés par les autorités tanzaniennes.

"Il y a des rapports indiquant qu'au moins 10 000 personnes attendent de traverser la frontière pour la Tanzanie", a-t-elle ajouté.

La porte-parole a expliqué que les conditions de vie des réfugiés à Kagunga sont devenues très dures, en raison notamment d'un manque d'eau potable, de latrines et d'abris. Les services de santé sont par ailleurs submergés.

Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme de l'ONU, Zeid Ra'ad Al Hussein, a indiqué pour sa part vendredi que les Nations Unies étaient "profondément préoccupées par la situation extrêmement tendue au Burundi", et mis en garde contre le risque réel que le pays s'enfonce encore dans le chaos.

"Nous recevons des messages alarmants de défenseurs des droits de l'homme et de journalistes qui craignent pour leur sécurité", a-t-il dit, exhortant les autorités à "garantir qu'il n'y aura pas de représailles illégales" après ce coup d'Etat avorté.

RTBF

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