Du Parc Maximilien au Royaume-Uni: Hell ou Eldorado?

Du Parc Maximilien au Royaume-Uni: Hell ou Eldorado?
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Du Parc Maximilien au Royaume-Uni: Hell ou Eldorado? - © Tous droits réservés

Le Parc Maximilien, c’est une escale. Ceux qui échouent sur sa pelouse ont presque tous le Royaume Uni pour terminus. Le Royaume-Uni comme dernière chance, c'est ce qu'une poignée d'entre eux nous explique: "J'ai déjà demandé l'asile aux Pays-Bas, mais ils ne m'ont pas accepté. Donc je veux essayer au Royaume-Uni. Comme le pays sera bientôt en dehors de l’Union européenne, peut-être qu’il nous acceptera". "Moi, j'ai des empreintes ailleurs. Et donc la Belgique ne m’acceptera pas. Mais le Royaume-Uni, peut-être. J'ai vécu trois ans en Suisse mais j'ai été refoulé. Alors, je vais essayer maintenant au Royaume-Uni". 

Chaque jour, ils sont donc des centaines à tenter leur chance. Se glisser sous un bus. S’engouffrer dans un camion. Dans un container. Un voyage à hauts risques. Un voyage lucratif pour les passeurs. Mais après le Parc Maximilien: Que se passe-t-il ? Le Royaume-Uni est-il un enfer ou un Eldorado? Que deviennent-ils? Pour le savoir, nous avons pris la direction de Londres, avec une hébergeuse de la Plateforme citoyenne, Claudine Brancart. Grâce à elle, trois demandeurs d'asile qui sont passés par le Parc Maximilien ont accepté de répondre à nos questions.

Nous utilisons des prénoms d'emprunt pour raconter leurs histoires.

Solomon, au Royaume-Uni depuis avril, réfugié depuis quelques jours 

"Je ne m'attendais pas à ce que ce soit si facile, au Home Office". Une voix éraillée, jogging et blouson noir, Solomon a un sourire jusqu'aux oreilles: "Je viens de recevoir une très bonne nouvelle! J'ai reçu mes papiers pour 5 ans. Je suis si heureux. Et j’étais si inquiet avant". 


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Dans une grande enveloppe, ses documents, encore tout chauds. Il est arrivé au Royaume-Uni en avril dernier, dans un camion, " a big truck", avec 17 migrants à l'intérieur. Solomon est resté en tout 7 mois en Belgique, 7 mois rythmés par des essais pour rejoindre son Eldorado.

"Je ferai de belles choses pour ce pays "

Quand il a demandé l'asile, il a dit qu'il était mineur et originaire d’Érythrée: "C’est écrit que ça vient du Home Office, du gouvernement. Ce sont mes papiers pour vivre au Royaume-Uni. Et ça, c'est ma vraie carte d’identité. Il lit ce qui est écrit dessus: "Type de permis : permis de séjour. Travailler est autorisé. C’est un but atteint pour moi, parce que je suis passé par la Belgique, par la France. J'ai vécu dans la jungle. C'était très dur. Maintenant, j'ai vraiment un avenir qui s'ouvre à moi. Je remercie vraiment le gouvernement et la société britannique. Je ferai de belles choses pour ce pays. J’aimerais devenir ingénieur"… - Et tu te sens comment ici à Londres ? Tu aimes la ville ? "Oh Londres, Bruxelles, Paris, tout se ressemble ! Mais à Londres, ils se soucient des réfugiés. Je pense que ça devient petit à petit ma maison! Je me sens bien". Il explique qu'il a quitté son pays parce qu'il n'y avait pas de futur. 

Quand il le pourra, Solomon rentrera dans son pays. Mais d'abord, il veut aller en Belgique, revoir les familles qui l'ont accueilli: "La Belgique me manque. J'aime tellement les Belges".

Jacob, au Royaume-Uni depuis avril, demandeur d'asile 

Un peu plus loin, dans un petit restaurant de Londres, on rencontre Jacob. A l'entrée, deux hommes coupent de la viande, sur un petit comptoir. Dans le fond, la salle de restaurant plongée dans une ambiance tamisée. Des baffles diffusent de la musique. Ou plutôt "des prières orthodoxes. Tout le monde écoute ces prières le dimanche matin dans mon pays". 

Voyage dans le frigo d'un camion 

Jacob a une carrure très large. Il porte autour du cou une petite croix en bois. Plus timide et réservé que son ami. Lui, attend toujours des nouvelles du Home Office, l’administration qui se charge des demandes d’asile. Il reprend son histoire depuis son arrivée: " Quand on a pris un camion en Belgique, on était dans un grand frigo et on ne pouvait donc pas sortir par nous-mêmes. On a du attendre que quelqu'un vienne nous ouvrir. Donc on frappait à la porte du camion. La police est arrivée et elle nous a ouvert. On a demandé l’asile. Quand on est arrivé, on criait ! J’ai appelé mes amis restés à Calais et en Belgique. Il y avait quelqu’un qui chantait. J’étais heureux, très heureux. C’est une réussite pour nous". 

Des cours et de l'inquiétude 

Depuis, Jacob vit dans une petite maison, en dehors de Londres. Sous la surveillance du Home Office. Ou plutôt de la société privée à qui le Home Office a sous-traité le logement des demandeurs d'asile. Jacob explique: "Je vis dans une maison avec mes amis. Nous sommes 4. Et une chambre est réservée à l’assistante sociale qui s’occupe de nous. Elle vient le matin et elle quitte le soir. Elle est là 5 jours sur la semaine". Un hébergement différent des grands centres ouverts que l’on connaît en Belgique. 

"J'aurai mes papiers, je crois en Dieu"

4 fois par semaine, Jacob va à l'école. Il a des cours de mathématiques, d'ESOL, c'est à dire des cours d'anglais, et des cours d'informatique: "J’aime vraiment ça, même si c'est difficile de se concentrer. Cela fait longtemps que je ne suis plus allé à l'école". Et puis il attend sa deuxième interview [NDRL: qui a eu lieu entre temps]. La première était une interview de "screening": Je suis un peu stressé. J'ai peur que ça ne se passe pas bien. J'espère qu'ils me garderont. Mon rêve, c'est de vivre comme je l'entends. Et je voudrais devenir ingénieur électricien". - Et si tu es débouté, que feras-tu? "Je ne veux pas en parler. J'aurai mes papiers. Je crois en Dieu". 

Jacob explique que dans son pays, l'Erythrée, étudier aurait été impossible: "Le président est un dictateur et quand tu parais fort, on t'envoie des papiers pour le service militaire, je n'aurai pas eu la liberté d'y faire ce que je voulais". 

"Si c'était à refaire, je ne le referais pas "

Mais à la question de savoir si ce voyage en valait la peine, Jacob répond: "Si c'était à refaire, je ne le referais pas. Quand j'ai quitté mon pays, je n'avais pas d'informations sur le voyage. J'ai suivi mes amis. Ils disaient que' ça se passerait bien, que ça serait facile. Mais quand vous y êtes, c'est très très dur. Un de mes amis est mort quand on a traversé le désert. Sur le chemin, mort de soif et de faim. Et en Libye, on n'a plus vu la lumière du jour pendant plusieurs mois. On se douchait à l’intérieur, on mangeait à l’intérieur. C'était la même chose qu'une prison". 

Mathias, au Royaume-Uni depuis février 2018, demandeur d'asile, vient de sortir de détention 

Direction Liverpool, à deux heures en train de Londres. Mathias nous reçoit dans son logement, une petite maison dans un quartier proche du centre-ville. Il vit ici avec quatre colocataires, aussi des demandeurs d'asile. La maison a des airs de kot. Le sol colle sous nos pas:Tu sais, avant, on faisait des tournantes pour le ménage. Mais j’étais en détention le mois dernier. Donc quand je suis rentré il y a deux jours, je ne pouvais pas en croire mes yeux quand j’ai vu tout ce bazar".

 

En détention pendant un mois 

Dans sa chambre, les murs sont défraîchis. C'est rudimentaire: un matelas posé à terre. Et sur sa table de nuit: la Bible. Il nous raconte: "Cette période a vraiment été compliquée pour moi le mois dernier. Chaque semaine, je dois aller signer un papier au Home Office, parce qu’on a pris mes empreintes digitales en Italie. Et à chaque fois que j’allais signer, j’avais vraiment peur que la police ne m’embarque. Alors, j’y allais toujours avec un sac rempli de vêtements. Parce que si la police me gardait, et que je devais aller en prison, j’aurais des vêtements pour me changer. Finalement, ils m’ont embarqué le mois dernier".

"Ma plus grande chance, la règle 35"

Mathias raconte que la prison ressemblait à une prison internationale: "J'étais très stressé, j'avais peur que l'on ne me renvoie en Italie. C’est ce que me disait aussi les avocats de la prison : que j'allais rentrer en Italie, aucune chance, tout est fini. A l'intérieur, les gardiens étaient très respectueux, j'avais des idées noires, alors ils me disaient d'aller jouer au football, d'aller à la salle de sport. Il y avait des bouquins en amharique. Ma plus grande chance, cela a été la règle 35". La règle 35 permet aux migrants de sortir de prison s’il est avéré qu’ils ont souffert de tortures: "Ça c’est passé en Libye, j’ai des cicatrices sur les mains, les jambes et un peu sur mon visage. Tu vois, ici ? Quand j’étais en Libye, j’ai du travailler de force dans la construction. C’était très dur, ils nous battaient parfois".

En attente de l'interview, Mathias a peur d'oublier 

L'un des facteurs qui a aussi pu jouer dans sa détention, c'est peut-être aussi le mensonge de Mathias sur son âge: "Quand je suis arrivé au Royaume Uni et que la police m’a attrapé à Douvres j’ai dit que j’étais mineur. Parce que je pensais que ça allait être plus facile pour ma procédure. Si les mineurs ont des empreintes quelque part, ça n’a pas d’importance. Ils vont dans de belles écoles, ils reçoivent de l’argent. Mais quand ils ont vu à quoi je ressemblais, ils ont dit que j'avais plus de 18 ans". Mathias a la trentaine. 

[NDLR: Il est vrai que les mineurs reçoivent 57 pounds par semaine, contre 37 pounds pour les majeurs]. 

Grâce à la règle 35, Martin est donc désormais libre après un mois de détention. Et sa procédure d'asile se poursuit : "J’aimerais que l’interview soit fixée rapidement, tu sais. Parce que quand tu attends trop longtemps, j’ai peur d’oublier des choses. Et comme je ne peux pas travailler pendant la procédure, et donc j’ai tout le temps plein de questions dans ma tête. Ma famille me manque, et puis je repense à ce que j’ai vécu au Soudan, en Libye, en Italie, la Mer Méditerranée. De mauvais souvenirs. Il y a des questions tout le temps. Et regarde, si tu n’étais pas là ce soir, je serais tout seul dans ma chambre".

S'il reçoit une réponse positive et un permis de séjour, il espère aller à l'université. Mais dans le même temps, il reste lucide : "Je n'aurai pas forcément d'autres options que d'aller travailler. De nombreux amis travaillent dans la construction, ou font la vaisselle dans un restaurant. Je le ferai, mais ce n'est pas mon premier choix". 

En cas de négatif, vivre au Royaume-Uni, sans papiers. 

Et quand on lui demande: "Si tu es débouté, qu’est ce que tu fais ?" Mathias répond: "Ah ça, c’est une grande question, une question difficile ! J’ai vraiment besoin de ces papiers. Mais si on ne me les donne pas, je ferai appel de cette décision. Et si ça ne fonctionne toujours pas, je peux vivre sans papiers. Parce qu’ici on peut travailler au noir, je peux vivre ici".


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Journal télévisé 17/01/2019

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