Drame de Tulsa en 1921 : le massacre de la population noire aux Etats-Unis

Tulsa, dans l’Oklaoma. La deuxième plus grande ville de l’état. L’une des 50 meilleures villes des États-Unis selon l’hebdomadaire américain Business week.

Mais Tulsa, pour la communauté noire, est à jamais le symbole d’un massacre de la population de couleur il y a près de 100 ans, le plus important lynchage de l’histoire américaine.

300 tués, plus de 1200 bâtiments détruits, aucune condamnation parmi les émeutiers blancs.

Le 30 mai 1921, un banal fait divers déclenche la folie meurtrière. Ce matin-là, un jeune cireur de chaussures pénètre dans l’immeuble abritant les seules toilettes du quartier autorisées aux Noirs. En entrant dans l’ascenseur, il aurait malencontreusement écrasé le pied d’une opératrice blanche, qui y officiait. C’est du moins ce qui ressort d’une enquête de l’Oklahoma Historical Society.

Les cris de la jeune femme, l’accusation vite répandue d’une agression sexuelle, tout s’enchaîne très vite. La presse s’empare de l’affaire. La rumeur fait le reste. Pourtant la police, en premier lieu, décide qu’il ne s’agit pas d’une agression, d’autant que Sarah Page ne souhaite pas porter de plainte. Mais Dick Rowland est bien conscient qu’à une époque où les Noirs sont régulièrement lynchés sans réel motif, il est préférable de prendre la fuite et se réfugie à Greenwood, chez sa mère.

Le lendemain, deux officiers de police se présentent à sa porte et l’emmènent. En parallèle, le journal Tulsa Tribune publie un article à charge intitulé "Nab Negro for Attacking Girl In an Elevator" (Un Nègre attrapé pour avoir attaqué une fille dans un ascenseur).

Le cireur de chaussures est conduit au tribunal où se rassemble bientôt une foule de Blancs en colère.

Craignant un "lynchage", encore monnaie courante à l’époque dans la région, plusieurs dizaines d’hommes noirs, pour beaucoup armés et anciens combattants de la Première Guerre mondiale, tentent de s’interposer.

 

6 images
© fr.wikipedia.org

Un coup de feu part lors d’une altercation, donnant le signal des hostilités entre les deux camps.

"Une confrontation entre Noirs et Blancs était inévitable à cause du racisme et de la présence de membres du Ku Klux Klan au sein des autorités municipales, de la police et des pompiers", explique Michelle Brown, responsable du centre culturel du quartier de Greenwood, où une exposition commémore le drame.

6 images
© AFP

Selon le rapport officiel d’une commission d’enquête organisée en 2001, les autorités locales ont elles-mêmes armé certains des émeutiers blancs, en les nommant pour l’occasion "adjoints" de la police.

La nuit qui suivra sera faite de brutalités inouïes, d’échanges de tirs dans les rues de Greenwood, des commerces noirs pillés, brûlés, des maisons familiales criblées de balles.

De nombreux témoignages font même état d’avions manœuvrés par des pilotes blancs larguant des bombes incendiaires sur ce quartier noir. Surnommé "Black Wall Street", il est l’un des plus prospères de son temps et suscite convoitise et jalousies.

Dans un témoignage retrouvé en 2015 et conservé Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de Washington, Buck Colbert Franklin, alors avocat résidant dans le quartier de Greenwood, faisait le récit des événements :

"Des avions effectuant des cercles dans le ciel : ils croissaient en nombre, vrombissaient, dardaient et plongeaient bas. Je pouvais entendre quelque chose comme de la grêle tomber sur le toit de mes bureaux. Dans East Archer, j’ai vu le vieil hôtel Mid-Way en feu, brûlant depuis son sommet, puis un autre, et un autre, et un autre bâtiment ont commencé à brûler depuis leur sommet.
Des flammes effroyables rugissaient, s’échappaient et léchaient le ciel de leurs langues fourchues. La fumée montait dans le ciel en volumes noirs et denses et, au milieu de tout cela, les avions – maintenant une douzaine ou plus encore – vrombissaient et plongeaient ici et là, avec l’agilité naturelle des oiseaux.
Les trottoirs étaient littéralement recouverts de boules de térébenthine brûlantes. Je ne savais que trop bien d’où ils venaient, et je ne savais que trop pourquoi chaque bâtiment en feu avait d’abord pris feu par le haut. Je m’arrêtais et attendis un moment opportun pour m’échapper. "Où est notre splendide brigade de pompiers, avec sa demi-douzaine de postes ? Me suis-je demandé. La ville est-elle en train de comploter avec la foule ?"

Le journal local titrera son éditorial : " Lynchage d’un nègre ce soir ".

6 images
© fr.wikipedia.org

Des scènes ahurissantes, un temps oubliées, qui ont été remises en lumière l’an dernier grâce à la série télévisée "Watchmen" de HBO. Plusieurs documentaires sont également en cours de réalisation, dont un produit par la star de la NBA, Lebron James.

6 images
© de.wikipedia.org

Enfermés dans des camps

24 heures durant, la ville est plongée dans le chaos. Puis la garde nationale arrive. L’une de ses mesures est d'interner dans des camps 6000 rescapés noirs.

Nombre de clichés d’époque témoignent du massacre. Sur l’un de ceux exposés au centre culturel de Greenwood, une main a écrit "nègre carbonisé, émeute de Tulsa, 1er juin 1921".

Michelle Brown explique à l’AFP : " Ces photos étaient utilisées comme cartes postales et envoyées dans tout le pays, car beaucoup étaient fiers de ce qu’ils avaient accompli".

Le nombre précis de morts reste inconnu car de nombreux corps ont été jetés dans la rivière, brûlés ou enterrés dans des fosses anonymes.

Le quartier de Greenwood lui, a été quasiment rasé par les incendies : 131 entreprises, plusieurs églises, une école et le seul hôpital qui accueillait des Noirs ont été réduits en cendres, ainsi que 1256 maisons. Plus de 10.000 personnes, quasiment toutes afro-américaines, se retrouvent à la rue. Pour ces dégâts, estimés à plus de 2 millions de dollars (soit 32 millions de dollars en 2020), la communauté noire de Greenwood ne sera jamais dédommagée et devra reconstruire elle-même son quartier. Personne ne sera condamné, pas plus pour les incendies que les violences.

 

Rendre hommage aux morts

La plupart des morts ont été enterrés à la hâte dans des fosses communes, que l’histoire s’efforcera d’oublier. Au total, plus de 1000 habitations et commerces seront détruits, mettant à la rue quelque 8000 des 11000 Noirs vivant alors à Tulsa.

Aucun des responsables blancs n’est poursuivi, plusieurs Noirs accusés d’avoir provoqué les violences sont, eux, condamnés, la plupart des survivants doivent déménager : l’époque, marquée par le racisme institutionnalisé, n’est guère propice aux droits des Afro-Américains. Malgré l’ampleur du drame, le silence et le déni s’abattent sur la ville durant des décennies.

100 ans plus tard, des fouilles pourraient déboucher sur des exhumations, et rendre hommage aux morts. Elles pourraient permettre de donner à leurs descendants les clés pour mieux connaître le sort de cette communauté noire décimée.

Le maire de Tulsa, G. T. Bynum, élu en 2016, souhaite d’ailleurs inscrire cette tuerie dans le patrimoine mémoriel de la ville et, plus largement, dans la violente histoire des relations raciales dans le pays.

6 images
© commons.wimimedia.org

En 2018, il a ordonné la reprise des fouilles pour identifier les sites des fosses communes. " On le doit aux victimes et à leurs familles ", estimait-il alors. Le 18 décembre, les archéologues ont annoncé la découverte dans le sol de cavités pouvant abriter " une centaine de corps ". Aujourd’hui, le quartier meurtri est en cours de gentrification et seuls une dizaine de bâtiments en briques rouges reconstruits juste après le massacre subsistent de cette époque.

La mauvaise idée de Trump

Pour la reprise de sa campagne présidentielle, Donald Trump avait annoncé qu’il se rendrait à Tulsa. Une provocation estime certains, à l’heure où le mouvement "Black Lives Matter" secoue les Etats-Unis.

Le choix du lieu comme de la date a été d’autant plus mal reçu que Donald Trump n’a pas vraiment pris parti pour le mouvement Black Lives Matter. Le président américain s’est en effet illustré à plusieurs reprises par son soutien à peine dissimulé pour les suprémacistes blancs, qui constituent une partie de son socle électoral.

"Ce n’est pas juste un clin d’œil aux suprémacistes blancs — il leur organise une fête de bienvenue !", a d’ailleurs tweeté à ce sujet la sénatrice démocrate Kamala Harris.

Le président a fait machine arrière et a reporté son meeting au 20 juin… Sans pour autant en déplacer le lieu.

La pilule a toujours un goût amer pour la communauté noire, surtout au lendemain des manifestations massives pour dénoncer la mort de George Floyd sous le genou d’un policier blanc, symbole des discriminations et brutalités policières visant les minorités.

"Une grande majorité des gens, sinon tous, ont ressenti la venue de M. Trump comme une gifle en pleine figure et un manque de respect", assure à l’AFP le révérend Mareo Johnson, leader du mouvement Black Lives Matter à Tulsa.

"Les personnes noires, mais aussi les blanches, les Latinos, les autochtones… Beaucoup de gens différents voient M. Trump comme caractéristique de la haine et du racisme, tant qu’il ne les condamnera pas", dit-il.

Les choses s’améliorent lentement

En 2001, l’Etat d’Oklahoma, très majoritairement acquis au parti républicain, a présenté ses excuses officielles pour le massacre, avec une commission d’enquête à la clé.

La municipalité vient d’embaucher le premier chef noir de la police de son histoire, Wendell Franklin.

Il y a quelques années, un autre maire de Tulsa avait demandé pardon pour l’inertie de la police lors des exactions de 1921. "J’avais demandé à différentes personnes de couleur pourquoi on peinait tant à recruter au sein de la communauté afro-américaine. Et souvent on me disait que c’était à cause du massacre racial", expliquait à l’occasion de son départ Chuck Jordan.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK