Donatella Rovera (Amnesty): "Le Yémen est un pays pauvre bombardé par des pays riches"

Conseillère d’Amnesty International pour les situations de crise, Donatella Rovera s’est rendue au Yémen où est entré en vigueur un cessez-le-feu permettant le début de pourparlers de paix. Une guerre oubliée qui oppose sunnites et chiites et aggravée depuis l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite à la tête d’une "coalition islamique contre le terrorisme".

De retour du Yémen, Donatella Rovera conserve le souvenir d’une destruction sans pareille du pays le plus pauvre de la région par la coalition des pays musulmans les plus riches de la région : "La plupart des victimes sont des civils. L’infrastructure est complètement détruite. Le Yémen, déjà extrêmement pauvre en temps de paix, avec un taux de malnutrition très important, s’approche de la famine".

Un conflit peu lisible en Occident

Le Yémen souffre aussi d’être un conflit très incompréhensible pour les pays occidentaux. La guerre oppose le gouvernement (sunnite) soutenu, depuis peu, par la coalition menée par l’Arabie saoudite, à des milices (sunnites) dans le sud et à des chiites (Houthis). Pour la représentante d’Amnesty, les bombardements sont non discriminés : "Très souvent, (les cibles) sont des écoles, des maisons, des familles entières qui s’abritent et tentent de fuir le conflit. Il n’y a plus de nourriture ni de médicaments. Des civils sont en train de mourir, car l’accès aux hôpitaux leur est impossible faute de carburant".

Et pendant ce temps, l’Arabie, qui a promis de régler ces problèmes, ferme ses frontières : "Empêchés de fuir, les civils sont bombardés par l’Arabie, tout en n’ayant pas l’essence nécessaire pour se rendre en Oman. Ils sont piégés dans le pays. Dans le même temps, l’Arabie impose un blocus au pays qui manque de tout. Et la communauté internationale n’est pas en mesure d’aider cette population affamée".

Loin des yeux...

Si la guerre au Yémen semble loin du cœur de la communauté internationale, c’est en partie parce que l'Arabie saoudite, en guerre contre Daesh en Syrie est indispensable à cette même communauté internationale. Mais c’est surtout l’impossibilité de se rendre sur place qui dessert les populations civiles, explique Donatella Ravera : "Il est très difficile de se rendre au Yémen. Et donc les journalistes ne sont pas présents pour filmer la situation. Tout simplement. Ensuite, comme la population est piégée, on ne voit pas les masses de réfugiés fuir et on ne les entend pas témoigner comme peuvent le faire les Syriens".

Une "guerre contre le terrorisme" ? Pas vraiment

Présenter la situation au Yémen comme une guerre menée contre le terrorisme par le gouvernement central serait un erreur, argumente la représentante d’Amnesty : "C’est un pays divisé. Les Houthis (chiites) étaient, jusqu’il y a peu, bombardés par le gouvernement précédent qui est aujourd’hui son allié. Le terrorisme se manifeste bien, notamment dans les régions recapturées aux Houthis, comme la ville d’Aden où règne une présence de plus en plus forte d’Al-Qaïda et de l’État Islamique. Preuve de cette ambiguïté : la lutte contre le terrorisme qui génère l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite n’est pas supportée dans le camp chiite, mais bien dans le camp sunnite".

Dans cette guerre par procuration aux enjeux régionaux, l’annonce de la création d'une large coalition menée par l’Arabie saoudite n’est peut-être pas une partie de la solution : "Il y a une situation de bipolarisme schizophrénique dans la politique de l’Arabie, mais aussi dans celle de la communauté internationale. L'Occident soutient la coalition au Yémen, mais soutient le camp opposé en Irak où l‘armée régulière n’est presque rien. Ce sont les milices chiites qui occupent le terrain qui sont soutenues par la communauté internationale".

Donatella Rovera se dit sceptique quant au rôle positif que pourrait jouer la coalition de 34 pays : "Il y a un manque de clarté, je doute qu’elle puisse faire la différence dans le bon sens. Les semaines à venir nous diront si cela peut aller dans un sens positif".

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