Dix ans après le soulèvement de la place Tahrir, pourquoi vivre en Égypte est devenu un cauchemar?

Le 25 janvier 2011, la fièvre du printemps arabe s’empare du pays arabe le plus peuplé, l’Egypte. Des dizaines de milliers de personnes en colère descendent dans les rues au Caire et dans les autres grandes villes du pays. C’est le début de l’occupation de la place Tahrir, devenue l’emblème de ce soulèvement. En moins de trois semaines, les protestataires obtiennent le départ du président Hosni Moubarak, dictateur vieillissant et lâché par l’armée.

L’état-major militaire gérera une transition progressivement dominée par le mouvement islamiste des Frères musulmans. Ils remportent haut la main les seules élections démocratiques jamais organisées en Egypte, législatives d’abord, présidentielle ensuite, avec leur candidat Mohamed Morsi. Il ne restera qu’une année aux commandes du pays, avant une reprise en main sans faiblesse du pays par l’armée. Son chef d’état-major Abdelfattah al-Sissi a rétabli depuis 2013 un régime autocratique autoritaire.

La peur ne l’a pas quitté

Nous avons rencontré un jeune Égyptien réfugié en Belgique, témoin de ce dramatique retour en arrière du pays. Il se fait appeler Walid. Il nous a donné rendez-vous à Bruxelles sur une plaine balayée par le vent, au pied de tours d’immeubles.


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Walid a quitté son pays mais manifestement, la peur, elle, ne l’a pas quitté. Il est persuadé que le régime peut encore l’atteindre, lui ou ses proches. Il a vécu le soulèvement de 2011 au Caire, et l’énorme espoir qu’il a suscité. Il a surtout subi la terrible répression qui a suivi, écrasant sans ménagement toute critique. Durant trois ans, il a été victime de ce qu’on appelle une "disparition forcée", ces arrestations sans motivation, sans jugement, sans condamnation de citoyens sans recours, si ce n’est la fuite, dès que c’est possible.

Ce pays est malade

"La situation avant 2011 était meilleure que maintenant, lâche Walid. Aujourd’hui, c’est dangereux pour tout le monde. Ce pays est malade. Le régime est totalement dictatorial. On ne peut pas parler avec lui. Il y a énormément de disparitions forcées. Tous les jours, des gens disparaissent. En prison, on n’est plus qu’un numéro sans nom. C’est un cauchemar."

Le jeune activiste se souvient pourtant de l’espoir soulevé par le mouvement révolutionnaire auquel il a participé sur Tahrir. Mais aussi des distensions qui ont suivi : "Petit à petit, chaque faction a voulu sa part du gâteau, se rappelle-t-il. Mais c’est Mohammed Morsi qui a gagné. On ne l’aimait pas. J’ai participé au mouvement de contestation Tamaroud. Quand Sissi a pris le pouvoir, le 30 juin 2013, on a su que ce serait l’enfer. C’était un membre de l’état-major."

"On a voulu réclamer des élections, mais ils ont interdit toutes les manifestations. Ils ont arrêté les activistes. Ils les ont maltraités et tués. Tous ceux qui étaient impliqués dans la révolution sont désormais en prison. Moi, j’avais fait attention qu’ils ne connaissent pas mon nom. Mais une amie s’est fait arrêter et j’ai compris que mon tour allait arriver. J’avais effacé tous les slogans et les documents de campagne compromettants, y compris sur internet. Mais ils arrêtaient vraiment tous ceux qui avaient été impliqués dans le mouvement."

Disparition forcée

Walid a finalement lui aussi été interpellé : "Des policiers m’ont pris à la maison. Ils m’ont menotté et masqué la vue pour m’emmener dans un endroit secret. Je ne voyais rien. Ils m’ont posé des questions comme pour qui avez-vous voté, aimez-vous Sissi… Je suis passé devant un procureur, qui n’avait rien à me reprocher, mais qui m’a maintenu en détention, officiellement 15 jours. Finalement, je suis resté près de 3 ans en prison, sans passer devant un tribunal, sans condamnation."

Lorsqu’il retrouve enfin la liberté, Walid décide de quitter l’Egypte, malgré la situation professionnelle confortable qu’il occupait. "J’ai décidé de partir parce que je savais qu’ils ne me laisseraient pas. À tout moment, je pouvais me retrouver à nouveau menotté et les yeux bandés. C’était très difficile de quitter le pays, mais j’ai réussi à prendre l’avion parce que ma profession me le permettait."

Ici, je me sens seul, je ne suis pas chez moi, mais au moins je peux vivre dans des conditions humaines

Walid ne pense pas retourner un jour en Egypte : "J’ai peur pour moi. Je tiens à ma liberté. Même si je promets de ne plus parler de politique, je les déteste au plus profond de moi. Ils ne me laisseront pas vivre. J’avais un bon travail, mais lorsque j’ai disparu pendant trois ans, mon employeur n’a rien su sur mon sort. J’avais des responsabilités et tout s’est arrêté. Ici, je me sens seul, je ne suis pas chez moi. Mais au moins je peux vivre dans des conditions humaines."

Pour que la situation change en Egypte, que la population obtienne à nouveau la liberté, il faudrait que les citoyens surmontent leurs divisions et leurs craintes, pense Walid : "Tout le monde a peur aujourd’hui. Tout le monde suspecte les autres. Certains espionnent pour le régime. C’est possible, mais il faudrait mettre en œuvre les trois principes de la révolution : les droits de l’homme, la justice sociale, le vivre ensemble. Un jour peut-être…"

Une forte régression

"L’Egypte a beaucoup régressé par rapport à la situation d’avant 2011", confirme Marc Lavergne. Géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique à l’université de Tour, il dirigeait à l’époque un institut de recherche au Caire. "Depuis 2004, un mouvement parmi les milieux intellectuels et culturels avait ouvert un débat politique. Il y avait des grèves massives dans plusieurs secteurs contre le démantèlement de leurs usines. Il y avait une effervescence, un espoir. La répression s’était atténuée. Une presse privée était apparue. Il y a eu une apothéose de la liberté pendant la révolution. Ça a été complètement brisé aujourd’hui. Parmi les 60.000 prisonniers détenus en Egypte, il y a toute l’intelligentsia, les journalistes… Une chape de plomb est retombée. La situation est assez préoccupante. Il y a une atmosphère extrêmement morose aujourd’hui en Egypte, qui est symbolisée par le traitement de crise du covid, qui est catastrophique. L’Egypte est un mouroir à ciel ouvert. Pour le peuple, il n’y a pas de structure hospitalière, pas de moyens de se prémunir contre le virus."

Le régime al-Sissi bénéficie pourtant d’un soutien presque sans réserve de la part de la plupart des pays occidentaux. Le dirigeant égyptien a même reçu discrètement la légion d’honneur à l’Elysée. Pour Marc Lavergne, cette complaisance a des motivations à la fois économiques et sécuritaires : "Il y a du cynisme : les affaires d’abord. Des pays signent des contrats avec les militaires sur des grands projets : l’armement ou la nouvelle capitale bâtie par le maréchal Sissi. Tout ça ne fait pas sens dans un pays affamé et ruiné. Ça montre comment les gens qui dirigent l’Egypte veulent s’abstraire de la réalité économique et sociale du pays, en construisant des châteaux dans le désert. Si l’Europe et les Etats-Unis soutiennent Sissi, c’est sans doute le moins mauvais choix. En face, il y a la Turquie de M. Erdogan qui représente une menace plus importante. Le bien-être des peuples arabes n’entre pas du tout en considération. On cherche à avoir la paix dans la région. Il y a une myopie des gouvernements occidentaux sur les problèmes du Moyen-Orient. Ça joue contre les intérêts de l’Union européenne à long terme. Ça nourrit l’islamisme et l’émigration à travers la Méditerranée."

Archives JT 12/02/2011: Une euphorie teintée d'incertitude en Egypte

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