Dix ans après la mort de Ben Laden : "Al Qaïda reste une menace avec les attentats mais elle tend aussi à se politiser"

Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements terroristes.
Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements terroristes. - © Tous droits réservés

C’était il y a dix ans, jour pour jour. Oussama Ben Laden, le fondateur d’Al Qaïda, à l’origine des attentats du 11 septembre 2001, était abattu par les forces spéciales américaines, après une longue traque. Aujourd’hui, l’organisation terroriste est-elle aussi puissante ou a-t-elle perdu de son influence ?

C’est l'Egyptien Ayman al-Zawahiri qui a succédé à Oussama Ben Laden. L’homme est considéré comme l'un des concepteurs des attentats du 11-septembre, signature fondamentale d'Al-Qaïda. Terré depuis des années, probablement autour de la frontière afghano-pakistanaise, on dit de lui qu’il est sans charisme. Certains le disent mourant, voire même mort. Pourtant, il a réussi à multiplier les "franchises" et les allégeances.

Analyse avec Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des mouvements terroristes. Auteur du livre ‘Etat Islamique, le fait accompli’ (Ed. Plon).

G.K. Aujourd’hui, Al Qaïda est présente sur quels fronts dans le monde ?

W.N. On a tendance à oublier Al Qaïda parce que l’Etat Islamique a monopolisé l’attention, mais Al Qaïda est présente et active sur de nombreux territoires dans le monde, notamment avec Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), en passant par le Yémen, où elle est affaiblie. Elle est présente en Syrie et en Afghanistan, l’organisation est sous l’aile des talibans. Depuis la mort d’Oussama Ben Laden, une nouvelle branche est née dans le sous-continent indien.

Mais c’est en Afrique, avec Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), qu’elle est la plus active, notamment au Sahel. Ses filiales se sont regroupées au sein du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Leurs attaques s’étendent du nord au centre du Mali, au Burkina Faso et au Niger. On observe aussi en Somalie une montée en puissance des Chebab qui ont porté allégeance à Al Qaïda.

G.K. Comment l'organisation agit-elle ? Elle est présente sous quelles formes ?

Sur ces territoires, l’organisation est présente sous forme de guérilla politisée, bien ancrée dans les tissus locaux, profitant des insurrections déjà présentes, pour recruter. On note par exemple, qu’avant d’être djihadiste, l’un des chefs, Iyad Ag Ghaly était un homme politique, un notable Touareg. C’est la première fois qu’on a un chef qui n’est pas arabe. Son second, Amadou Koufa, est un prédicateur Peul et cela leur donne une force de frappe plus au sud.

Mais Al Qaïda agit aussi en commettant des attentats. En occident, les derniers attentats ayant eu un retentissement important, sont les attaques contre Charlie Hebdo, en janvier 2015 et contre des officiers américains, dans la base navale de Pensacola, en Floride, en décembre 2019. Un pilote saoudien affilié à Al Qaïda a réussi à s’infiltrer et à retourner ses armes contre ses collègues. Des actes qui ont chacun été préparés pendant plusieurs années.

G.K. Le chef à la tête d’Al Qaïda n’a plus autant d’importance ?

W.N. C’est le propre des mouvements djihadistes, qu’ils soient sunnites ou chiites, la personnification n’est pas si importante. Parce que dans leur dogme, il est interdit de personnifier. Le chef, aussi charismatique soit-il, doit être remplaçable rapidement car il est sujet à disparaitre…et c’est l’idéologie qui prime. De fait, la mort d’Oussama Ben Laden n’a pas empêché Al Qaïda de se développer, et aujourd’hui l’organisation est beaucoup plus forte, au niveau de son expansion géographique et de son effectif. En revanche, elle n’a pas la puissance financière qu’avait Ben Laden et le train d’avance pour préparer des ‘11 septembre’. A l’époque, l’organisation bénéficiait de sa fortune personnelle. Aujourd’hui, la principale source de financement, provient d'une micro-économie : les djihadistes taxent par exemple, le commerce du poisson autour du lac Tchad. En réalité, mener une guérilla, inciter au djihâd et financer des opérations terroristes ne coûte pas cher. Les djihadistes ont la capacité de fabriquer une bombe ou d’organiser une attaque contre des officiers américains, à moindre coût …D’autant qu’eux-mêmes vivent avec très peu de moyen. C’est avant tout leur engagement idéologique qui compte.

G.K. Quels sont les objectifs d'Al Qaïda aujourd’hui ?

W.N. Ses objectifs sont les mêmes qu’auparavant. Al Qaïda veut restaurer un califat, chasser les forces ‘croisées’ occidentales du Moyen-Orient et faire chuter les régimes arabes. Mais comme aucun de ces objectifs n'a été atteint - toute tentative de gouvernance a été un échec, en Somalie, au Yémen ou en Syrie - l’organisation tend à se politiser. On le voit très clairement au Sahel, où les chefs négocient avec les autorités maliennes… Par le passé, on a négocié avec l'IRA, (ndlr. L’Armée républicaine irlandaise) ou avec l’OLP (l’Organisation de libération de la Palestine)… C’est probablement le chemin que cela prendra au Sahel. Mais évidemment, négocier ne signifie pas se soumettre.

G.K. Comparé à l’Etat Islamique, quelle influence a Al Qaïda ?

W.N. L’Etat Islamique a cannibalisé Al Qaïda, car il a rendu le djihad accessible à tous, il l’a transformé en djihad de masse. Tandis qu’Al Qaïda vise un djihad d’élite. On le voit dans leurs méthodes de recrutement et dans leurs publics respectifs. Al Qaïda a un discours très codifié, très cérébral, l’organisation cherche des gens convaincus, qui n’ont pas été simplement influencés par une vidéo de propagande… Tandis que pour l’Etat Islamique, tout le monde est le bienvenu et de cette manière, il a réussi à lever des centaines d’occidentaux contre leur propre pays…

G.K. Al Qaïda reste une menace sérieuse…

W.N. Evidemment ! Certaines branches d’Al Qaïda, comme Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), et les chebab en Somalie se spécialisent dans des attentats en occident. Ces filiales ont les capacités humaines et un savoir-faire capables de faire aboutir des projets terroristes en occident.

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JT du 02/05/2021

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