Dix ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima, un chantier titanesque et une population toujours défiante

Dix ans après l’explosion des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima, le démantèlement et la décontamination des installations peinent à avancer. La fin du chantier n’est pas prévue avant 2070. Aujourd’hui, moins de la moitié de la population est revenue vivre sur place. Et puis, une question taraude les Européens : ce scénario est-il possible chez nous ?

C’est un scénario catastrophe. Comme si le ciel vous tombait sur la tête. Le Japon subit coup sur coup un séisme d’une magnitude 9 sur l’échelle de Richter suivi aussitôt, d’un tsunami, dont la plus haute vague fera 38 mètres de haut. En moins de dix minutes, 600 kilomètres de côtes sont touchés. Plusieurs ports et villes sont rayés de la carte. L’eau s’engouffre jusqu’à 10 km à l’intérieur des terres. Le bilan humain est énorme : 18.500 morts.

Des cœurs de réacteurs fondus

Alors que le Japon panse ses plaies, le pire reste à venir. De la fumée s’échappe d’un réacteur de Fukushima. Les autorités, au départ, sont rassurantes. D’abord, elles affirment que les réacteurs nucléaires ont tous été mis à l’arrêt et qu’il ne faut pas s’inquiéter. Ensuite, elles décident à titre préventif de faire évacuer la population sur un périmètre de 20 kilomètres autour de la centrale. Jan Vandeputte est sur place parmi les équipes envoyées par Greenpeace, lorsque les autorités annoncent l’évacuation. Il se souvient : "C’était déjà clair après quelques jours qu’il y avait un problème de fonte du cœur des réacteurs de Fukushima. C’était très délicat de le dire, c’était un tabou. Nous avons hésité à le dire. Personne ne veut être le premier à l’annoncer. C’est très délicat".

Faute d’électricité, les systèmes de refroidissement de la centrale nucléaire n’ont pas pu fonctionner. 700 tonnes de combustible nucléaire ont fondu. Depuis dix ans, il faut les arroser en permanence pour maintenir leurs températures autour de 30°.

Le réalisateur Alain de Halleux, également chimiste nucléairede formation, s’est rendu à la fois à Tchernobyl et à Fukushima pour y réaliser plusieurs documentaires. Selon ses mots, "Fukushima, c’est comme une blessure purulente qu’on n’arrive pas à soigner. Et le pus continue à sortir et ça va encore durer très longtemps".

Un chantier titanesque avec des robots et un mur de glace

La compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco), exploitant du site, ne ménage pourtant pas ses peines. Aidée d’équipes internationales, elle s’est pourtant attelée à un chantier pharaonique. Pas moins de 5000 ouvriers s’activent au démantèlement de la centrale. Tepco a officiellement commencé la phase de démantèlement en 2013. Elle a d’abord retiré et stocké dans une nouvelle piscine le combustible usé de la piscine du réacteur 4. L’enlèvement du combustible usé du réacteur 3 pourrait s’achever ce mois-ci. Pour les réacteurs 1 et 2, le retrait devrait se faire pour 2023.

Mais le plus dur reste à faire : enlever les cœurs fondus des réacteurs 2 et 3, l'équivalent de 700 tonnes de combustible radioactif. Ils sont aidés par des robots, comme l’explique Vincent Massaut, directeur adjoint business développement et support au Centre d’étude nucléaire à Mol : "On est dans un environnement très radioactif. C’est pour ça qu’on envoie des robots pour voir, mesurer, comprendre ce qu’il y a et par la suite ce sont eux qui démantèleront les cœurs fondus".

Imaginez, le combustible nucléaire a traversé la cuve et s’est logé dans le radier, les fondations en béton. "Il ne faut pas s’imaginer le syndrome chinois. C’est un truc de cinéma. Le béton a bel et bien retenu le combustible, rassure Vincent Massaut. Par contre, il faut gérer des infiltrations."

Pour gérer ces infiltrations et la contamination de l’environnement, la société Tepco a congelé le sol sur 1,5 kilomètre et 30 mètres de profondeur, créant un rempart congelé qui détourne les eaux de ruissellement. Un mur de béton face à la mer complète l’infrastructure. Les eaux contaminées du site, elles, sont filtrées, comme l’explique Takahiro Kimoto, porte-parole de Tepco : "Nous conservons l’eau traitée dans un état qui répond aux normes de sécurité du gouvernement. Malgré ça, il n’est pas possible d’éliminer un nucléide appelé tritium", précise-t-il.

Des milliers de cuves d’eau contenant ce tritium s’accumulent sur le site. Les pêcheurs s’opposent farouchement à leur rejet en mer. Le site risque d’arriver à saturation l’année prochaine. Quelle décision prendront les autorités japonaises ? Mystère.

Des sacs de déchets partout dans la périphérie de la centrale nucléaire de Fukushima

Dans le voisinage de la centrale, la décontamination des sols a consisté à racler une croûte de terre sur 5 centimètres de profondeur pour réduire la radioactivité qui s’était déposée sur les sols. 17 millions de mètres cubes de déchets s’accumulent dans le paysage. Des dizaines de milliers de sacs en plastique présents partout dans les 20 kilomètres à la périphérie du site. Aujourd’hui, 85% de la zone a ainsi pu être décontaminée.

Mais il subsiste une radioactivité importante dans les forêts et sur les reliefs. La région "ressemble un peu à nos Ardennes. C’est donc une région boisée, décrit Jan Vandeputte qui, à l'exception de ces deux dernières années, s'est rendu chaque année à Fukushima depuis 2011. La majorité de la radioactivité toujours présente à Fukushima se concentre dans ces forêts. Lorsque des pluies violentes tombent, une partie de cette radioactivité continue à ruisseler dans les zones décontaminées. Il y a donc une recontamination partielle".

Ne pas savoir si on met en danger ou pas ses enfants

Aujourd’hui, une bonne partie du périmètre autour de la centrale de Fukushima est désormais considérée comme habitable. Seul un couloir de 30 kilomètres de long sur 15 kilomètres de large entre Fukushima et Iitate reste interdit. Mais malgré les injonctions des autorités, moins de la moitié des habitants ont fait le choix de revenir sur place. La défiance vis-à-vis du nucléaire et de sa radioactivité persiste.

"Le problème, au sein des familles, c’est le dilemme : ne pas savoir si on met en danger ou pas ses enfants, résume le réalisateur Alain de Halleux. Ce dilemme est presque aussi rongeant que la radioactivité elle-même. A cause de la radioactivité, tous les liens humains fragiles se sont brisés. Les gens se sont engueulés. On le voit déjà avec le virus Covid-19 aujourd’hui, imaginez après la catastrophe de Fukushima. Il y a eu plein de divorces et les Japonais ont inventé un mot qui signifie 'divorce de radioactivité'."

Des réacteurs nucléaires du monde entier à l’heure de Fukushima

La catastrophe de Fukushima a provoqué une véritable onde de choc mondiale dans le milieu nucléaire aussi. Pour éviter un scénario Fukushima, les centrales nucléaires du monde entier ont fait l’objet de stress test. Des travaux, toujours en cours, renforcent leur sécurité. "C’est ce que nous appelons une approche prospective, explique Vincent Massaut, du Centre d’étude nucléaire de Mol. Ces stress tests permettent d’augmenter la qualité des réactions vis-à-vis d’un incident pour ne pas qu’il devienne un accident."

Tous n’ont pas les mêmes certitudes. Greenpeace dans un rapport récent affirme qu’à Tihange, en particulier, le risque d’inondation reste élevé car il n’est pas certain que les modifications apportées au site laissent une marge suffisante pour faire face à un niveau d’eau élevé dans la Meuse. En outre, le fait de dépendre d’équipements mobiles dispersés sur le site complique encore plus une tâche déjà difficile et dangereuse pour le personnel, qui doit utiliser des bateaux pour traverser le site inondé.

La Belgique pas prête à une catastrophe comme Fukushima

Jan Vandeputte n’est surtout pas très optimiste lorsqu’il voit la réaction de la Belgique face à la crise du Covid-19 : "En 2011, nous avons été très impressionnés par la discipline de la population japonaise. Le Japon a une forte résilience face aux catastrophes. Ils sont préparés à faire face l’imprévu et ils ont mis en place toute une structure organisationnelle. C’est une leçon pour nous, en regard de la gestion de la crise Covid-19. Le contraste avec la Belgique est énorme".


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A Fukushima, si le pire a pu être évité au final, c’est surtout parce que les vents dominants ont poussé la radioactivité en direction de l’océan : 80% de la radioactivité s’est dispersée dans le Pacifique. Des traces de la catastrophe de Fukushima ont pu être mesurées jusque sur la côte ouest des Etats-Unis. Dans un récent rapport publié par l’Unscear, le comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants, on ne détecte pas d’augmentation notable du nombre de cancers parmi les populations qui se trouvaient dans la périphérie du site de Fukushima et qui ont été évacués dans les jours qui ont suivi l’explosion des réacteurs.

Reste par contre la facture des travaux, évaluée à 170 milliards d’euros, soit plus que le produit intérieur brut de la Belgique.

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