Disparition du journaliste Khashoggi: quelles conséquences diplomatiques pour l'Arabie saoudite?

La disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, au consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre reste bien mystérieuse, mais tous les regards semblent se tourner vers le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, surnommé "MBS". Pour Vincent Eiffling, chercheur associé au CECRI (le Centre d’Études des Crises et des Conflits internationaux) à l’UCL, si l’administration Trump est si conciliante vis-à-vis de l’Arabie saoudite, c'est parce qu'il "y a une convergence d’intérêts. Et il y a une alliance qui est inscrite dans la durée déjà depuis un certain temps. Il faut bien se rendre compte que Washington et Riyad partagent des préoccupations communes par rapport aux équilibres, au sein de la région du Moyen-Orient notamment, par rapport à l’Iran. Ils s’entendent également assez bien — maintenant de plus en plus — avec l’État d’Israël, donc il y a une espèce de triangle qui est occupé à se mettre en place face à l’émergence de l’Iran. Et donc, on n’a pas envie de perdre les acquis qui ont quand même pris un certain nombre d’années à se mettre en place" explique-t-il, interrogé sur La Première.

A propos de la personnalité du prince héritier, Vincent Eiffling explique : "Je ne dirais pas que c’est quelqu’un qui est plein de contradictions, je dirais que c’est quelqu’un qui a une vraie stratégie de communication et qui a un vrai sens politique, du moins pour la politique intérieure. Il faut savoir qu’il a entrepris énormément de choses en termes de politique intérieure, et ça a très bien fonctionné pour lui parce qu’il a réussi à centraliser et à personnaliser le pouvoir. Par contre, en politique étrangère, il a connu déboire sur déboire. Mais pour ce qui est de la politique intérieure, on a eu une évolution assez importante en Arabie saoudite. Avant l’arrivée du roi Salman, et donc finalement l’émergence de MBS, la prise de décision au sein du royaume était assez collégiale. C’est quelque chose qui est assez peu connu, mais le pouvoir était un peu diffus parmi la famille royale, où il y a différentes factions, et il fallait tenir compte des intérêts de ces différentes factions, tandis que maintenant vous avez vraiment une centralisation autour du roi, mais encore plus autour du prince héritier qui dirige aussi bien l’appareil économique que les questions sécuritaires intérieures et la défense".

Alliée de toujours

Quand il y a des choses à reprocher à l’Iran ou à la Russie on assiste à une fronde mondiale. Mais pas dans l'affaire de la disparition du journaliste Jamal Khashoggi, "tout simplement parce que l’Arabie saoudite est l’alliée de toujours quasiment. Donc, si maintenant Washington laisse tomber l’Arabie Saoudite, que reste-t-il comme État important avec lequel on peut s’allier ? Les Américains perdraient leur principal soutien au Moyen-Orient. C’est compliqué pour eux, mais effectivement il y a une espèce de 'deux poids deux mesures' qui est en place depuis déjà un certain nombre d’années quand on compare ce qui se passe en Arabie saoudite et en Iran".

Un certain nombre de patrons américains ont décidé de boycotter le 'Davos du désert' qui est organisé en Arabie saoudite. Il est difficile de savoir si cela aura un impact sur Mohammad Ben Salman, poursuit le chercheur : "C’est la première fois qu’il est face à une telle crise, lui qui a justement toujours cherché à policer son image sur la question des droits de la femme, alors que sur le côté 'pendant que tout le monde parle de ça, on va entreprendre des mesures de purge vis-à-vis des ONG locales, qui justement font la promotion des droits de la femme'. C’est un peu trop tôt pour dire comment il va réagir, mais il a quand même tendance à ruer dans les brancards — si je peux m’exprimer ainsi — et selon des personnes qui l’ont côtoyé ou qui ont vraiment cherché à rédiger une biographie sur lui, c’est quelqu’un qui semblerait avoir plutôt un tempérament impétueux et sanguin, donc quelque peu colérique".

Entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, comment se positionne la Belgique ? "L’Arabie saoudite est un marché qui, en termes de potentiel économique, est relativement important et il y a cette vision de MBS qui est de faire de l’Arabie saoudite d’ici 2030 un État qui ne sera plus totalement dépendant de la rente pétrolière, mais un État qui sera producteur de richesses économiques. Évidemment, l’aspect économique joue en politique, et ça a tendance parfois à peser dans la prise de décision plus que les questions relatives aux droits de l’Homme. Il y a aussi tous les dossiers qui concernent notamment les ventes d’armes — mais ça, c’est plutôt du côté de la Wallonie avec la FN Herstal — à l’Arabie saoudite, et ça pose évidemment des questions éthiques puisque l’Arabie saoudite est aujourd’hui impliquée dans un conflit qui a été qualifié par l’ONU de 'plus grande catastrophe humanitaire de notre époque', le conflit au Yémen. Mais il est vrai que d’un point de vue économique la Belgique a quand même des intérêts avec l’Arabie saoudite".

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