Désespoir des réfugiés syriens au Liban: "Mon père ne veut pas croire que nous n'avons plus rien"

Les Nations Unies estiment que le nombre de réfugiés syriens a baissé au Liban, pour atteindre 900 000 personnes. L'Etat libanais, lui, affirme qu'ils sont 1,5 millions, dans beaucoup ne sont pas enregistrés. Pour les ONG, la situationde beaucoup d'entre eux est dramatique. Ici, dans la Bekaa.
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Les Nations Unies estiment que le nombre de réfugiés syriens a baissé au Liban, pour atteindre 900 000 personnes. L'Etat libanais, lui, affirme qu'ils sont 1,5 millions, dans beaucoup ne sont pas enregistrés. Pour les ONG, la situationde beaucoup d'entre eux est dramatique. Ici, dans la Bekaa. - © BRUNO FAHY - BELGA

Ryad Khalaf Zibou était au bout du rouleau. Ce réfugié syrien de 43 ans a tenté de s'immoler par le feu mercredi, devant une agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) près de Tripoli, dans le nord du Liban. Son état est préoccupant : Gabriel Al-Saba, le médecin de l'hôpital où il a été admis, précise qu'il souffre de brûlures au troisième degré sur 35% de son corps. Son traitement devrait durer trois mois.

Ryad était désespéré, affirme à l'AFP Nadia, son épouse. Sa famille, qui était arrivée d'Alep il y a quatre ans, ne faisait plus partie des bénéficiaires de l'aide alimentaire dispensée par les Nations Unies. "Le 5 janvier, il n'a pas supporté de voir d'autres réfugiés syriens transporter des aides alimentaires. Il a hurlé 'Pourquoi tout le monde prend de l'aide et pas ma famille?' ", ajoute Nadia.

L'organisation internationale a en effet décidé il y a plusieurs mois d'arrêter les distributions d'aides financières et alimentaires à toute une série de familles de réfugiés syriens, pour les destiner aux plus pauvres uniquement.

Les enfants, premières victimes

Dans un rapport publié le même jour, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), estimait, lui, que la situation économique des réfugiés syriens au Liban s'était considérablement détériorée en 6 ans de guerre. Selon les chiffres diffusés par l'organisation internationale, plus de la moitié d'entre eux vivent dans une situation d'extrême pauvreté, et 58% des familles disposent d'à peine  2,87 dollars (2,38 euros) par personne et par jour. L'organisation pointe aussi le travail des enfants et les mariages précoces.

Rima Mohsen est directrice du suivi des réfugiés syriens pour l'ONG Save the Children au Liban. Nous la rencontrons à Beyrouth, pendant un séminaire de formation des travailleurs sur le terrain. Elle-même travaille quotidiennement avec plusieurs familles de réfugiés, surtout au nord du pays.

"En général, il y a beaucoup de réfugiés dans les régions du nord, surtout à Akkar (au nord de Tripoli, près de la frontière syrienne, ndlr), parce que l'environnement ressemble à celui de la Syrie, nous explique-t-elle. Il y a aussi plus de possibilités d'emploi, dans l'agriculture par exemple. Et la vie est moins chère qu'à Tripoli ou dans d'autres grandes villes. Dans ces endroits, il sont nombreux et vulnérables."

Les réfugiés syriens se retrouvent parfois dans des camps, avec d'autres déshérités. Mais beaucoup sont disséminés à travers le pays, dans des maisons collectives ou des petits logements individuels.

Pour avoir droit à des aides, ils doivent être enregistrés officiellement auprès des autorités libanaises. Mais tous ne sont pas traités de la même manière, explique Rima Mohsen.

"Au niveau des aides reçues par les déplacés syriens, il faut faire la différence entre  la situation avant et celle après 2015. Avant 2015, dès que le déplacé syrien arrivait au Liban, il devait se présenter à la Commission officielle ad hoc, pour s’inscrire de façon officielle. Il disposait alors d’un papier d’enregistrement, qui lui donnait droit à un bon alimentaire de 27 dollars, un accès à l’assistance médicale et à l’éducation. Après 2015, une décision de l’Etat libanais ne permettait plus aux réfugiés d’entrer sur le territoire et de s’inscrire, du moins de façon officielle. A leur arrivée ils ne reçoivent plus qu’un code barre, sans bon alimentaire. Mais ils gardent le droit à une assistance médicale."

Ces aides sont toujours octroyées par les organisations des Nations Unies. L’État libanais, précise Rima Mohsen, ne donne aucune aide matérielle, ni assistance de quelque nature que ce soit aux réfugiés syriens sur place. Ils doivent se débrouiller avec les divers organismes des Nations Unies, comme elle nous l'explique dans cet extrait:

Save the Children suit plus particulièrement les enfants de ces réfugiés. Des enfants en proie à toutes les violences.

"Tous les enfants qui ont connu la guerre, les déplacements etc. ont des complications psychologiques, affirme Rima. Certains arrivent à un équilibre. D'autres restent dans un état problématique, comme s'ils étaient encore en situation de guerre. Ils ont un certain âge et quand ils vont à l'école, ils se retrouvent par exemple dans des classes d'élèves plus jeunes. Ca représente aussi un poids important. Beaucoup ne l'acceptent pas. On constate également que les parents font subir beaucoup de tensions aux enfants. C'est le résultat d'une grave crise émotionnelle des parents, parce qu'ils n'arrivent pas à avoir de l'argent pour vivre, peut-être aussi parce que leur situation a considérablement changé, en pire, depuis leur départ de la Syrie."

L'ONG suit des milliers d'enfants syriens au Liban. Comme Samer. Il a 14 ans, son père est décédé, et il est obligé de travailler pour nourrir sa famille:

"Les parents, choqués, sont aussi parfois violents avec leurs enfants", ajoute Rima Mohsen.

Mais il y a parfois aussi de belles histoires. Comme celle d'Amir, un petit orphelin, sourd de naissance. Son âge exact n'est pas connu, mais selon les médecins, il aurait deux ans et demi. Sa mère a disparu et son père est inconnu. L'ONG l'a recueilli, et dans le cadre de son programme d'accueil des orphelins, elle lui a trouvé une nouvelle famille.

Amir a été recueilli par Aicha Al Jouri. Aicha a quitté la Syrie, avec ses filles, en 2014.

Checkpoints, arrestations: le lot quotidien des familles

La famille Al Jouri a fui Homs, et plus précisément la localité de Bab Amr. Elle a tout laissé derrière elle: la ferme, l'élevage de poissons, les véhicules... Et le père emprisonné. Les fils d'Aicha ont pu la rejoindre après beaucoup de difficultés. 

Nous la rencontrons, en compagnie de son fils Khaled, dans leur nouveau logement. La famille habite le petit village de Bhannine, au nord de Tripoli. Le lieu est presque vide, ils viennent d'emménager il y a à peine une semaine.

Le petit Amir dort. La maisonnée est inquiète et Aicha est tendue. "Ça fait plusieurs jours que mon beau-fils a été arrêté... On ne sait pas où il est. Ma fille Bayan est allée se renseigner, mais on nous a dit qu'ils doivent l'emmener à Beyrouth", explique Aicha.

Taha, le mari de Bayan et beau-fils d'Aicha, a été arrêté à un checkpoint de l'armée libanaise. Lorsque Bayan rentre, Aicha et Khaled la questionnent: Taha est retenu dans des locaux de la Sûreté générale.

Taha n'est pas le seul a subir ce genre d'arrestations. Les autorités vont peut-être le libérer dans quelques jours, mais son incarcération peut durer plusieurs semaines, même si en général, la plupart des Syriens arrêtés sont finalement relâchés.

Les réfugiés syriens sont souvent victimes de contrôles de papiers. Ils doivent être en possession d'une carte de résidence. Mais tous n'ont pas pu la demander avant de quitter la Syrie. Pour peu que la famille ait fui dans la précipitation, c'est très compliqué puisqu'il faut, pour se la procurer, retourner en Syrie. L'acte de naissance que la plupart possèdent n'est pas suffisant aux yeux des autorités libanaises.

"Le Liban, c'est très difficile"

La politique de l’État libanais consiste en fait à limiter les déplacements des réfugiés masculins adultes. Cantonnés à des régions précises, ils ne peuvent pas en sortir, pas même pour chercher du travail.  Aicha nous raconte qu'il est impossible de les faire soigner, même en cas d'urgence, dans d'autres régions.


Le fils aîné de Aicha, Khaled, est très amer. A 24 ans, le jeune homme ne voit pas de solution: comment trouver de quoi vivre, si il ne peut pas se déplacer? La famille ne reçoit pas d'aides, simplement des bons lui permettant d'acheter un peu de nourriture dans le commerce du village. Le loyer, pour modeste qu'il soit, est une charge très lourde. "Je n'ai pas pu inscrire mes filles à l'école cette année, les transports sont trop chers. Impossible pour nous. Il faut qu'on puisse payer le loyer, c'est 300 dollars... nous explique Aicha. Vivre au Liban, c'est très difficile."

Khaled, lui, nous montre sa blessure, son poignet cassé mal soigné, à cause du manque de moyens. Tout lui pèse aujourd'hui:

"Mon père a beaucoup souffert aussi, nous explique Bayan. Aujourd'hui, après ses trois ans d'incarcération et de torture, il a pu nous rejoindre, mais il ne comprend plus rien, il ne veut plus voir personne. Il ne veut pas croire que le monde a été bouleversé. Que notre situation est si grave, que nous n'avons plus rien."

@wafayoumi

Reportage réalisé au mois de décembre 2017, par Wahoub Fayoumi et Jean-Marc Vierset.

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