Le désert du Niger, l'autre cimetière des migrants

Une camionnette transporte des migrants vers la Libye, près d'Agadez - Juin 2015
Une camionnette transporte des migrants vers la Libye, près d'Agadez - Juin 2015 - © Tous droits réservés

Cette semaine, 34 corps ont été retrouvés au Nord du Niger, dans le désert, près d'Assamaka. Les victimes sont des migrants qui cherchaient à se rendre en Algérie voisine. Ils sont probablement morts de soif, abandonnés par leurs passeurs. Cette route migratoire existe depuis des siècles, utilisée notamment par les peuples nomades de la région. Pour les migrants, elle reste très dangereuse.

Un désert qui gomme les morts

On dit d'elle qu'elle est la porte du désert. La ville d'Agadez au Nord du Niger est un carrefour des migrations. Un trait d'union entre le Nord et le Sud du continent. Et cela fait des siècles que cela dure. Les populations nomades ignorent les tracés des frontières. Pour ceux qui veulent fuir par contre, le désert devient un mur. Parfois même, un cimetière.

Il n'existe pas de chiffres officiels sur le nombre de victimes de cette traversée, comme c'est le cas pour la Méditerranée ou la Mer Egée. Pascal Reyntjens, chef de mission de l'Organisation Internationale pour les Migrations à Alger s'en désole: "On compte les décès en Méditerranée assez "facilement", entre guillemets. En général, un drame qui se passe en mer est visible. Par contre, en ce qui concerne les drames qui arrivent dans le désert, la situation est différente. Ce sont des gens qui traversent des étendues énormes, dans des conditions très précaires. Ces personnes sont abandonnées lors de leur périple. Très vite, elles vont souffrir de la soif et la plupart de ces personnes, on ne les retrouve jamais. Elles sont simplement recouvertes par le sable. Leurs familles ne parlent pas de leur disparition parce qu'elles pensent que le parcours migratoire de la personne a continué. C'est souvent après que l'on apprend la disparition dans le désert".

En octobre 2013, 92 cadavres de migrants avaient été retrouvés dans le désert. Ils ont perdu dans la vie dans les mêmes circonstances.

Deux routes : la libyenne et l’algérienne

Deux routes principales se dessinent à partir d'Agadez : la route libyenne et la route algérienne. Ceux qui les remontent sont principalement originaires du Niger (plus du tiers), mais il y a aussi des Maliens, des Camerounais, des Burkinabés, des Guinéens, selon les comptages effectués par l'OIM.

Ce qui les pousse sur les routes de l’exil, c’est souvent le manque de perspectives, la pauvreté, l’insécurité. Certains vont s’élancer vers la Libye, devenue un tremplin vers l’Union européenne, en particulier l’Italie. D’autres auront pour destination finale l’Algérie. Les migrants s’y établissent pour gagner un peu d’argent.

Pascal Reyntjens affirme que le phénomène est encore peu documenté mais visible en Algérie : "Ceux qui prennent la route vers l’Algérie, c’est pour y avoir une occupation, sur le marché noir. Principalement, ils travaillent dans le secteur de la construction et dans les grandes villes du Nord. Je suis basé à Alger et c'est évident qu’il y a là-bas un phénomène de visibilité de cette immigration, assez neuf dans le pays. Il ne faut pas oublier que tous les migrants n’ont pas pour but de rejoindre l’Union européenne. Ils veulent améliorer leurs conditions de vie. S’ils peuvent le faire sans avoir à traverser la Méditerranée, c'est mieux pour eux. C’est ce qui se passait en Libye, sous le régime du colonel Kadhafi. De nombreux migrants subsahariens y trouvaient du travail, dans des conditions parfois pénibles, mais qui leur permettaient d’avoir des rentrées suffisantes ".

Des femmes et des enfants sur les routes de l’exil

Un autre phénomène se profile. Celui d’une émigration des femmes. Hamani Oumari est anthropo-sociologue, chercheur au Laboratoire d’Etudes et de Recherches sur les Dynamiques Sociales et le développement local à Niamey au Niger.

Il étudie ces routes et ceux qui décident de plier bagage : " Pour ce qui est de l’Algérie, ce sont des femmes nigériennes qui tentent l’aventure migratoire. Le plus souvent, elles sont accompagnées d’enfants qu’elles " utilisent " en Algérie dans la mendicité ". Cette route est plus dangereuse, mais moins coûteuse. Elle est empruntée par des personnes qui n’ont que peu de moyens.

Comme les hommes, les femmes partent pour des raisons socio-économiques, mais certains facteurs culturels pèsent aussi dans leurs décisions, selon Hamani Oumari : " Par exemple, dans ces localités, ce sont les femmes qui ont en charge de marier leurs filles. Or, on sait très bien que le mariage coûte extrêmement cher. Pour donner un mariage grandiose à sa fille, il faut aller chercher les ressources très loin, parce que sur place, on ne peut pas mobiliser ces ressources. C’est l’une des contraintes auxquelles les femmes sont souvent soumises ".

Un prix sans cesse renégocié

Comme les hommes, ces femmes feront face à de nombreux dangers. Les tribus locales développent des réseaux de passeurs. La traversée a un coût, sans cesse renégocié. Pascal Reyntjes explique: "Selon nos informations, une traversée du désert coûte entre 300 et 500 dollars par personne. C’est le prix moyen. Pour une traversée qui va d’Agadez vers le Nord de la Libye, c’est sensiblement plus élevé, entre 500 et 800 dollars. Ce sont les prix annoncés. Mais vous imaginez bien que lorsque l'on se retrouve dans un camion au milieu du désert et que l’on a fait 2/3 du chemin, si l’on vous annonce qu'il faut encore payer 200 dollars pour continuer; soit vous payez les 200 dollars, soit vous vous retrouvez malheureusement dans des situations que l’on vit pour l’instant". Abandonnés au milieu du désert. D’autant plus que les moyens de télécommunications passent très difficilement dans le désert. Difficile dans ces conditions d’appeler les secours.

Informer avant tout

Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, 150 000 migrants vont tenter cette année ce voyage à travers le désert au Niger. Pour les en dissuader, l’Algérie et le Niger ont mis sur les rails depuis fin 2014 des retours organisés. C’est le Croissant Rouge qui s’en charge et ce programme est financé par l’Algérie. Avec quels résultats ? C’est encore flou.

L’OIM se dit convaincue qu’organiser des retours simples sans agir sur les causes premières et profondes de la migration, ne va pas résoudre le problème. Pascal Reyntjens, chef de mission de l'Organisation Internationale pour les Migrations à Alger : "A moyen et à long terme, il y a un très grand risque de 're-migration' avec les mêmes dangers pour les migrants. Il y a aussi un risque de déstabilisation des communautés locales. Il s'agit de mettre en place des initiatives pour les personnes qui retournent et celles qui n’ont jamais quitté leur région ".

A Agadez, un centre a vu le jour dans ce but-là. Les migrants, des Nigérians, des Maliens, des Sénégalais, peuvent y trouver des informations sur l’endroit où ils se trouvent, sur leurs perspectives s’ils continuent vers le Nord mais aussi sur les possibilités de soutien qu’ils peuvent obtenir à Agadez. Ce centre permet aussi une identification rapide de la vulnérabilité de certaines de ses personnes.

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