Des pavés de la mémoire pour les héros de l'enclos des fusillés

Des pavés de la mémoire pour les héros de l'enclos des fusillés
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Des pavés de la mémoire pour les héros de l'enclos des fusillés - © Tous droits réservés

Eugène a 28 ans. Il est peintre en bâtiments. Avec ses copains, il a taggé un slogan insultant sur la facade d’un médecin collabo. Eugène est dénoncé, arrêté, condamné. Il sera fusillé pour acte terroriste.

On est en 1943. Le corps d’Eugène Predom repose à l’"Enclos des fusillés ", situé à l’arrière du bâtiment de la RTBF. De nombreux résistants des deux guerres mondiales y ont été fusillés puis enterrés. C’est là qu’Edith Cavell et Gabrielle Petit ont été exécutées en 1915 et 1916.  Pendant la seconde guerre mondiale, de nombreux étudiants de l’ULB ont subi le même sort. Ce cimetière compte 365 tombes, dont 219 ont été exhumées au fil des années. Sur les 146 corps restés sur place, 38 restent non identifiés. Les croix catholiques côtoient les étoiles de David. Les victimes sont toutes des résistants ou des otages, d’appartenance politique diverses. Les tombes datant de la Première guerre mondiale ont toutes été désaffectées. Ce n'est pas le cas des tombes de la guerre 40-45.

50 pavés de la mémoire seront placés d’ici la fin de l’année aux dernières adresses de ces héros de l’Enclos des fusillés, dans plusieurs communes bruxelloises. C’est l’asbl Mémoire d’Auschwitz qui est à l’initiative, avec le soutien de l’Association de la mémoire de la Shoah (AMS), et la Confédération nationale des Prisonniers politiques et Ayants droits de Belgique (CNPPA).

Les premiers pavés ont été posés cette semaine, à Anderlecht, devant les domiciles d’Eugène Predom, Edmond Eycken et Jean Pruin, en présence d’élèves de l’Institut Marius Renard et de leur directrice, Barbara Tournay.

"C’est normal que nous soyons là, explique la chaleureuse directrice, 80 élèves juives de notre école ont été raflées en 1942. Anderlecht est historiquement une commune d’immigration. Nous avons d’ailleurs près d'une centaine de nationalités différentes dans notre école. Nous sommes donc dans une lignée d’immigration. Ceux qui sont passés avant nous ont trouvé leur place, et donc nos élèves aussi trouveront leur place. Ils vont s’intégrer dans notre société, ils appartiennent à cette ville, à ce pays, donc c’est important de revisiter l’histoire avec eux."

Sonia, écouteurs sur les oreilles, est la reporter de la petite troupe. Elle filme la pose du pavé brillant.  Il s’est suicidé ?  murmure sa condisciple ? Non, il a été fusillé, rectifie Sonia. Mina est bouleversée. " Ils se sont sacrifiés pour défendre la démocratie.. Même si on n’est pas de la même ethnie (sic) cela me touche. Plus jamais je ne marcherai sur un trottoir sans faire attention à ces pavés de la mémoire…"

Un habitant de la maison sort, intrigué. Les organisateurs lui expliquent la démarche des " pavés de la mémoire". Le monsieur, d’origine marocaine, est très ému. "Cela fait 5 ans que j'habite ici, je ne savais pas... C'est magnifique !"

Dans son trench clair, Edmond Eycken a les yeux pétillants de jeunesse malgré son air grave. Le pavé suivant est destiné à son père, au 85 rue Jakob Smits.

"Mon papa était imprimeur, il a été arrêté en 1942 dans son atelier rue du Poinçon.  Il imprimait de fausses cartes d’identité, des carnets de ravitaillement, de la presse clandestine comme le journal Vers l’Avenir ou Jeunesse Nouvelle.. Il a été condamné à mort pour sabotage et espionnage. Il a été exécuté au Tir national le 15 mai 1943. Je suis né 10 jours plus tard. Je devais m’appeler Roland, mais maman m’a donné le même prénom que celui de mon papa."

Fusillé au Tir national, d’abord enterré à l’Enclos des fusillés, le corps du père d’Edmond Eycken a été transféré dans un cimetière civil. Mais son fils veille jalousement sur le destin de l’Enclos des fusillés. Le Tir national a été démoli en 1963, pour faire place aux studios de la radio-télévision belge (RTBF et VRT). Le cimetière de l’Enclos des fusillés a été classé en 1983 par la Direction générale des monuments et sites de la région de Bruxelles-Capitale. Il a été racheté fin 2000 par la RTBF, qui l’administre désormais. Récemment, les allées ont été refaites, les croix nettoyées ; A l’occasion de l’armistice, les tombes ont été fleuries, même celles qui abritent des inconnus.

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