"Des cibles à abattre" ou lorsque les journalistes sont obligés de se former pour se protéger dans l'exercice de leur profession

Le lieu de rendez-vous est fixé à Sérifontaine, dans l’Oise, à près de 100 km de Paris. Les locaux d’une ancienne usine servent désormais à la formation continue pour des membres d’entreprises, d’institutions ou encore des journalistes. "Le monde évolue et nous avec", lance Maxime Fuentes, ancien militaire belge, désormais directeur-exécutif d’Amarante Académie. " On a senti ces dernières années que les situations qu’on retrouverait avant sur zones de guerre se sont désormais exportés chez nous, en Belgique ou en France. Il nous arrivait de former quelques journalistes mais les demandes sont beaucoup plus nombreuses aujourd’hui.

Raison pour laquelle la VRT vient de signer un contrat de quatre ans pour former, suivre et protéger toute une série de ses journalistes. "C’est cela qui est intéressant", poursuit Maxime Fuentes. "Le processus s’étale du début avec la formation à la protection sur le terrain où ils sont amenés à réagir et utiliser les techniques enseignées."

Les médias ont besoin d’apprendre des techniques

Ce jour-là, un des observateurs de l’Union Européenne est là. Car l’Union vient de signer un contrat pour former quelques 6000 hommes actifs sur le terrain. Si les attentats en France et en Belgique expliquent ces choix de formation opérés par des médias comme la VRT ou encore TF1, ils ne sont pas les seuls. On observe en effet ces dernières années que les agressions envers la presse se multiplient et se banalisent aussi. Au coin de la rue. Aussi. "Les médias qui nous contactent pour leur donner des formations ont pris conscience qu’ils ne font plus exception. Qu’ils sont désormais soumis à la même règle que pour les représentants de l’Etat ou des entreprises. Les journalistes font aujourd’hui les frais de cette évolution de la société qui veut qu’aujourd’hui tout le monde soit une cible et tout le monde est une menace. Et dans les nouveaux contextes auxquels on fait face aujourd’hui, les médias ont besoin d’apprendre des techniques. Ils ont aussi besoin d’acquérir quelques notions et solutions, dans une démarche de prévention, pour pouvoir éviter certains drames", explique Didier Ranchon, vice-Président d’Amarante International.

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Exercice de manipulation du tourniquet pour stopper les hémorragies de sang. © Lillo Mendola

Reportage de notre journal télévisé de ce vendredi :

Un journaliste laissé pour mort

Le 27 Février, à Reims, Christian Lantenois tente de prendre des clichés d'un groupe de jeunes. Le journaliste-photographe sait que deux bandes rivales vont s’affronter. Il se place à quelques centaines de mètres de là…Mais il est repéré et tabassé. Il est laissé pour mort. Pour Matthieu Bourrette, Procureur de la République de Reims : "Il est manifeste que Monsieur Lantenois a été agressé alors qu'il exerçait son métier de journaliste-photographe et pour ce motif, au moment où il prenait des clichés photographiques." Si Christian Lantenois est sorti de réanimation quelques semaines plus tard, il souffre aujourd’hui de graves lésions neurologiques.

« Des cibles à abattre »

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Maxime Fuentes, ancien militaire belge, désormais directeur-exécutif d’Amarante Académie. © RTBF

Des agressions devenues presque quotidiennes. Des journalistes agressés en Europe. Mais partout dans le monde, aussi. Au Sénégal, si les agressions sont virtuelles et physiques, aussi. "Il y en a beaucoup." Bamba Kassé, secrétaire général du Syndicat national des professionnels de l'information et de la communication du Sénégal. "Il y a des extrémistes de tous bords, du point de vue religieux, du point de vue politique, du point de vue syndical, etc. Ce sont ces gens-là qui instrumentalisent des jeunes qui n'ont rien compris et leur désignent certains journalistes ou certains médias comme des cibles à abattre."  

La presse, auparavant respectée, est aujourd’hui visée. Conséquence d’une parole libérée, sur les réseaux sociaux, notamment. Pour Christophe Deloire, Directeur général de Reporters sans frontières: "Avant, il y avait une certaine forme de protection des journalistes. Elle valait même dans les pays en guerre parce qu’au fond, n’importe quel acteur de la vie politique ou publique faisait passer ses messages par les journalistes. Donc, un journaliste mort, c’était l’impossibilité de faire connaître sa situation. Aujourd’hui, c’est très différent car n’importe qui - et n’importe quel pouvoir politique, économique ou religieux – peut diffuser directement des contenus. Donc un journaliste, pour ces pouvoirs-là, cela représente un témoin gênant qu’il faut donc éconduire. C’est quelqu’un qui remet en cause les versions que l’on a envie de propager soi-même."  

Le politique, les RS et les plateformes

Pour lui, c’est clair, la responsabilité est aussi du côté politique. "Le politique, dans certains pays, ont leur part de responsabilité. Cela peut être porteur d’un point de vue électoral. Mais c’est très dangereux avec, on l’a vu, des dérapages sur le terrain."

En France, l’Alliance de la presse d’information générale, qui regroupe près de 300 titres, dénonce les agressions de plus en plus fréquentes de journalistes. L’Alliance dénonce aussi le manque de réponse pénale. "Il y a un enjeu fondamental, aujourd’hui, c’est que la délibération publique – avec cette haine montante sur les réseaux sociaux – ne dérive d’abord en guerre verbale et puis en violences physiques sur le terrain." précise encore Christophe Deloire. 

Garanties démocratiques sur la délibération publique

Reporters Sans Frontières a lancé des initiatives sur la garantie du système démocratique. "Est-ce qu’on accepte que des plateformes numériques, qui gagnent de l’argent quand l’audience est au rendez-vous, entretiennent un certain système comme celui-là ? Ou alors, arrivera-t-on à imposer des garanties démocratiques sur la délibération publique comme cela toujours été fait dans l’histoire des démocraties. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il faut recréer ce système de garanties démocratiques et obtenir une régulation des plateformes numériques qui favorise la liberté d’opinion et d’expression mais qui, dans la délibération publique, n’amplifie pas les propos de haine, les rumeurs, le faux, ne donne pas un avantage comparatif à tous ceux qui partagent ces contenus par rapport à ceux qui font leur métier de manière la plus honnête possible." conclut le Directeur général de Reporters Sans Frontières.

Les violences, qu’elles soient virtuelles, verbales ou physiques entravent la liberté d’informer et le débat démocratique. Le débat reste ouvert. Et les efforts considérables pour éviter de nouvelles dérives.

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