Des espions russes en Europe ? Des accusations "farfelues" qui ne le sont peut-être pas tant que ça…

Des accusations "farfelues" qui ne le sont peut-être pas tant que ça...
3 images
Des accusations "farfelues" qui ne le sont peut-être pas tant que ça... - © MICHAL CIZEK - AFP

Une unité spéciale d’agents russes spécialisés dans les sabotages et les assassinats, un entrepôt d’armes qui explose en Tchéquie, des empoisonnements en Grande-Bretagne et en Bulgarie, des diplomates expulsés à Prague et à Moscou : autant d’ingrédients qui trouveraient parfaitement leur place dans un roman d’espionnage. Mais cette histoire-ci n’est pas une fiction. Elle a commencé il y a plusieurs années, et elle est toujours en train de se dérouler. Le dernier chapitre n’a d’ailleurs sans doute pas encore été rédigé.

L’histoire débute dans une forêt à l’est de la République tchèque. Le 16 octobre 2014, une terrible explosion se produit dans un entrepôt qui contient 58 tonnes d’armes et de munitions. La déflagration est à ce point puissante que les vitres de plusieurs bâtiments du village voisin volent en éclat. Tout le stock a-t-il été détruit ? D’autres explosions pourraient-elles suivre ? Dans le doute, les autorités locales décident d’en fermer les accès et d’évacuer rapidement l’école. Deux hommes qui travaillaient au dépôt manquent à l’appel. Leurs restes seront retrouvés plus d’un mois plus tard par les enquêteurs, qui concluent à un accident.

Il est, à l’époque, peut-être trop tôt pour faire le lien avec la guerre qui se déroule en Ukraine entre l’armée ukrainienne et des séparatistes pro-russes soutenus par le Kremlin. Les armes détruites à Vrbetice étaient en réalité peut-être destinées à des groupes combattant la Russie…

D’Ostrava à Salisbury en passant par Sofia, l’ombre de deux agents russes

Le stock d’armes et de munitions détruit en Tchéquie appartenait à un marchand d’armes bulgare, Emilian Gebrev, qui tombe sérieusement malade six mois plus tard après un séjour dans un hôtel de Sofia. Son fils et son partenaire commercial tombent, eux aussi, malades. Nous sommes en avril 2015. La première hypothèse est celle d’une intoxication alimentaire. Mais selon les éléments que viennent de dévoiler les services secrets tchèques, il est beaucoup plus probable qu’ils ont été empoisonnés. Une caméra de surveillance du complexe hôtelier de Sofia a filmé deux hommes s’approchant de la voiture de Gebrev, sans doute pour déposer du poison sur les poignées.


►►► À lire aussi : Quel est le véritable état de santé d’Alexeï Navalny ? "Le régime politique russe s’est aujourd’hui constitué en forteresse"


Et ces deux hommes, on en retrouve non seulement la trace en République tchèque (dans un hôtel d’Ostrava) quelques jours avant l’explosion du dépôt d’armes, mais aussi en Grande Bretagne lors de la tentative d’empoisonnement de Sergueï Skripal, cet ancien colonel du renseignement militaire russe devenu agent double pour le compte du Royaume-Uni.

En mars 2018, Sergueï Skripal et sa fille Ioulia ont été empoisonnés à Salisbury par une substance neurotoxique, le novitchok, qui avait été placée dans une bouteille de parfum. Retrouvés inconscients sur un banc de Salisbury, ils sont sortis de l’hôpital après plus de trois mois de soins. L’homme a depuis été mis discrètement à l’abri, car les Britanniques ont peu de doutes sur le rôle du Kremlin, malgré les dénégations de Vladimir Poutine, qui a notamment expliqué que si la Russie avait réellement voulu se débarrasser de Sergueï Skripal, il serait mort. Il n’a pas fait allusion à aux victimes collatérales du novitchok : un citoyen d’Amesbury avait ramassé le flacon de parfum pour l’offrir à sa compagne. Les deux se sont retrouvés à l’hôpital et une semaine plus tard, Dawn Sturgess en est morte. Elle avait 44 ans.

L’unité 29.155, experte en sabotages et assassinats

La police tchèque a diffusé une photo de ces deux hommes dans un avis de recherche précisant qu’ils ont utilisé au moins deux identités, d’abord avec un passeport russe et puis avec un passeport moldave. Ils appartiendraient à l’unité 29.155 du GRU (les services de renseignements russes), une unité spéciale créée à l’époque de la guerre froide mais toujours active et spécialisée dans les opérations de sabotages et d’assassinats.


►►► À lire aussi : Offensive diplomatique américaine pour éviter une nouvelle guerre en Ukraine


Repérés par les renseignements tchèques sous le nom de Ruslan Boshirov et Alexander Petrov lors de leur arrivée à Prague le 11 octobre 2014 et lors de leur vol depuis l’aéroport de Vienne vers Moscou le 16 octobre (le jour de l’explosion du dépôt d’armes), les deux hommes ont utilisé le même passeport pour se rendre au Royaume-Uni en mars 2018. Et ce sont ces deux mêmes hommes qui ont été filmés par une caméra de surveillance à Salisbury, là ou Sergueï Skripal et sa fille ont été empoisonnés. A leur retour en Russie, Ruslan Boshirov et Alexander Petrov avaient affirmé à la télévision d’Etat qu’ils étaient des nutritionnistes du sport et qu’ils s’étaient rendus à Salisbury pour visiter la cathédrale.

Le bras de fer entre Prague et Moscou

Affirmant détenir des "preuves irréfutables" impliquant les agents du GRU dans l’explosion de l’entrepôt d’armes, le Premier ministre de la République tchèque a annoncé l’expulsion de 18 diplomates russes, identifiés comme des "agents des services d’espionnage de Moscou".

Dénonçant des accusations "infondées et farfelues", la Russie a qualifié ces expulsions de "démarche hostile qui s’inscrit dans le prolongement d’une série d’actions anti-russes entreprises par la République tchèque ces dernières années. On ne peut qu’y voir la trace des Etats-Unis". Et dans la foulée, Moscou a décidé d’expulser 20 diplomates tchèques. Un grand classique de la diplomatie.

Mais le bras de fer ne s’arrête pas à ces expulsions : le gouvernement tchèque a décidé hier d’exclure le groupe russe Rosatom d’un appel d’offres de plusieurs milliards d’euros pour la construction d’une nouvelle unité dans la centrale nucléaire de Dukovany d’ici 2036. Dans la foulée, la République tchèque renonce à l’achat de vaccins russes Spoutnik V.


►►► À lire aussi : Alors que la tension monte encore d’un cran entre la Russie et l’Ukraine, retour sur 7 années de conflit


 

Et ce mardi, Prague demande à ses partenaires de l’Union européenne et de l’OTAN d’expulser eux aussi des diplomates russes, en guise de soutien et de solidarité avec la République tchèque dans sa confrontation avec la Russie. Le ministre tchèque de l’Intérieur a fait savoir qu’il avait convoqué l’ambassadeur russe ce mercredi pour lui signifier de nouvelles mesures.

Plusieurs pays européens seraient pour leur part en train d’examiner scrupuleusement leurs archives d’entrées et de sortie de territoires. L’histoire est donc loin d’être terminée.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK