Démission de Saad Hariri au Liban: "Il espère que les masses populaires vont se démobiliser"

Le premier ministre libanais, Saad Hariri, a remis ce mardi après-midi sa démission et celle de son gouvernement au président de la république libanaise Michel Aoun.

Saad Hariri s’est rendu au palais présidentiel, après avoir annoncé en direct sur les télévisions libanaises son intention. "Je suis arrivé aujourd’hui à une voie sans issue, et nous devons créer un choc pour faire face à la crise", a-t-il déclaré.

Après 13 jours d’une mobilisation populaire qui ne faiblit pas contre la corruption, la vie chère et le manque de perspectives économiques, le premier ministre libanais a donc dû constater l’échec de ses tentatives et de celles de son gouvernement pour apaiser la colère de la rue. Le 20 octobre dernier, il avait présenté un programme de réformes censées répondre aux demandes des manifestants : diminution des salaires des ministres, lutte contre la corruption, règlement du problème des coupures d’électricité… Mais rien n’y a fait : des Libanais continuaient à descendre dans les rues par dizaines de milliers à travers le pays, demandant "la chute du régime", et le départ de tous les responsables politiques.

Karim-Emile Bitar est directeur de l’Institut des études politiques à l’Université Saint Joseph de Beyrouth. Il a répondu à nos questions.

 

Que va-t-il se passer maintenant ?

Karim-Emile Bitar : La situation politique reste extrêmement floue, car jusqu’à aujourd’hui, les principaux partis communautaires du pays [les partis libanais au pouvoir sont des partis confessionnels: druze, sunnite, chiite, maronite, ndlr] souhaitaient que le gouvernement actuel reste au pouvoir.

Pour ce qui est de la procédure constitutionnelle, une fois que le président a accepté cette démission, s’il l’accepte, il doit y avoir des consultations parlementaires pour désigner un nouveau premier ministre. Il faut donc qu’une majorité se dégage parmi les 128 parlementaires actuels pour nommer un nouveau premier ministre. Suite à quoi il y aura à nouveau des consultations parlementaires pour obtenir la confiance du parlement.

Mais au Liban, cela est uniquement important dans les formes. Dans les faits, ce qui se passe, c’est qu’il y a des négociations dans les coulisses entre les 4 ou 5 principaux leaders du pays qui contrôlent eux-mêmes à la fois le gouvernement et le parlement… Ce sont donc d’éventuels marchandages entre ces quelques hommes que sortira la solution. [le gouvernement actuel est formé par des ministres issus de tous les principaux partis du parlement, ndlr]

Justement, les manifestants refusent désormais ce genre de marchandages

K-E. B. : En effet du côté de la société civile et des mouvements réformateurs, il y a énormément de solutions alternatives, de réformes qui sont proposées. La revendication qui revient le plus souvent est la formation d’un gouvernement indépendant, neutre vis-à-vis de tous les partis politiques libanais et de toutes les puissances étrangères. Et ce gouvernement serait en charge d’organiser des élections législatives anticipées dans quelques mois sur la base d’une nouvelle loi électorale.

Cela dit, cela remettrait en cause le pouvoir de la plupart des partis communautaires , et cela ne sera donc pas aisément accepté par le régime.

Donc les solutions aux problèmes du pays sont connues : les solutions techniques à la question de l’eau, de l'électricité, de l’environnement, même du déficit et de la dette. Et ce n’est pas d’un manque de solutions pratiques dont nous souffrons, c’est d’un plutôt d’une absence totale de volontarisme politique de la part d’une caste, d’une oligarchie qui s’accroche et qui se partage le gâteau…

Comment se fait-il que Saad Hariri ait tout de même accepté de démissionner ?

K-E. B. : Je pense que l’ampleur des manifestations lui a fait prendre conscience qu’il était nécessaire de créer un électrochoc, qu’à défaut de cet électrochoc l’économie libanaise était au bord du gouffre. Hier [lundi, ndlr] le gouverneur de la Banque centrale a déclaré à CNN que le pays était à quelques jours seulement de l’effondrement économique et financier.

Donc il agissait pour Saad Hariri de marquer les esprits, d’aider à un essoufflement de ce mouvement. C’est espérer que les masses populaires vont se démobiliser.

Et cette classe politique libanaise n’a pas dit son dernier mot. Il se peut tout à fait qu’ils essaient de revenir par a fenêtre après avoir été chassés par la porte.

Ces hommes politiques sont en désaccord sur énormément de choses : ils sont en désaccord sur leurs alliances régionales – les uns sont proches de l’Arabie Saoudite, les autres sont proches de l’Iran [Saad Hariri et son parti Mustakbal est proche de l'Arabie saoudite, le Hezbollah est proche de l'Iran, etc... ndlr]. Ils sont en désaccord sur l’idéologie les principales politiques économiques. Mais dès lors qu’il s’agit de se répartir le gâteau, et de ne pas céder à la pression des réformateurs, de ne pas accepter un souffle de renouveau sur la vie politique libanaise, dès lors qu’il s’agit de défendre le système communautaire tel qu’il existe depuis des décennies, là ils se serrent tous les coudes et ils ne font plus qu’un seul bloc, quand bien même ils se seraient échangé des injures pendant des décennies précédentes.

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