Déconfinement en Grèce : "Garder les réfugiés dans leurs camps est une forme de discrimination inacceptable"

Tentes pour tester les demandeurs d'asile confinés dans le hotspot de Lesbos en Grèce
Tentes pour tester les demandeurs d'asile confinés dans le hotspot de Lesbos en Grèce - © MANOLIS LAGOUTARIS - AFP

La Grèce a prolongé de deux semaines le confinement imposé depuis mars aux camps de migrants surpeuplés, tout en préparant activement une reprise du tourisme avec un déconfinement presque généralisé dans le pays. "Les mesures contre la propagation du virus du Covid-19 sont prolongées pour les résidents des centres d’accueil et d’identification dans le pays" jusqu’au 21 juin, a en effet annoncé le Journal officiel.

Le gouvernement avait imposé le 21 mars un confinement aux camps de migrants installés sur les îles de la mer Egée comme à ceux de la partie continentale du pays. Elle avait ensuite décidé un confinement général le 23 mars.

Le confinement des camps avait déjà été prolongé à deux reprises, le 10 mai puis le 21 mai, jusqu’au 7 juin.

Avec 180 décès du coronavirus et 2980 cas, la Grèce a été moins touchée que ses partenaires européens par la pandémie. Parmi les migrants, aucun décès de la maladie Covid-19 n’a été enregistré et seulement quelques dizaines de cas signalés, selon les autorités. Plus de 33 000 demandeurs d’asile vivent dans cinq camps sur les îles de la mer Egée, dotés d’une capacité d’accueil pour seulement 5400 personnes, et quelque 70 000 autres dans d’autres installations sur le continent.

Les organisations de défense des droits de l’homme s’inquiètent de voir les droits des migrants entravés par les restrictions imposées pour lutter contre le coronavirus. C’est aussi le cas de l’ONG MSF (Médecins sans Frontières), active dans les camps de demandeurs d’asiles, sur le continent et sur les îles où se situent les cinq "hotspots", camps où sont parqués les demandeurs d’asile à leur arrivée par la mer.

Stéphane Obereit est chef de mission de MSF en Grèce et dans les Balkans. Il nous explique les raisons des inquiétudes formulées par son organisation.

 

Comment peut-on décrire la situation actuelle dans les camps pour demandeurs d’asile en Grèce ?

Stéphane Oberreit : "On a une situation extrêmement précaire pour les demandeurs d’asile qui sont arrivés dans les 5 îles qui sont considérées comme des hotspots. Il y a 35 000 personnes qui sont entassées dans ses camps qui sont prévus pour à peu près 5000 personnes… Donc vous vous imaginez la situation.

A Lesbos, il y a 18 000 personnes entassées avec des conditions sanitaires déplorables par exemple. On disait pendant toute cette crise du Covid 19 : il faut vous laver les mains régulièrement, alors que les demandeurs d’asile n’avaient pas la possibilité de se laver les mains, de garder les distanciations sociales alors que c’est impossible car tout le monde est entassé. Même pour obtenir de la nourriture, ils doivent faire des queues interminables pendant longtemps. Donc, oui c’est une situation assez inhumaine.

C’est une situation inacceptable en Europe aujourd’hui. Et le confinement a rendu cette situation plus exacerbée. C’est-à-dire que les gens ne peuvent pas sortir du camp sauf autorisation de la police, les gens ne pouvaient pas aller au supermarché pour compléter la nourriture qui leur est donnée mais qui n’est pas suffisante en termes de quantité ou de qualité.

Et ce confinement est aussi très dur, simplement en termes d’avoir accès à des soins ! Ça rend tout beaucoup plus complexe. Déjà que l’offre de soins est insuffisante sur Lesbos par rapport à des situations de maladies chroniques.

MSF a demandé depuis le début du confinement de faire du 'shielding', ça veut dire de mettre à l’écart, hors danger autant que faire se peut, les personnes âgées et celles atteintes de maladies chroniques. Alors, cela s’est fait un peu, mais il y a encore beaucoup de gens qui ne devraient pas être dans ce camp, ne fût-ce que pour des raisons de contagion et de risques".

Combien y a-t-il eu d’infections dues au coronavirus dans les camps ?

S. O. : "Il y a eu des cas positifs dans trois camps sur le continent. Mais dans les cinq hotspots (Lesbos, Samos,…), là, il n’y a eu aucun cas dans les camps. A Lesbos, une demi-douzaine de cas parmi la population grecque sont apparus, et malheureusement une femme âgée de 80 ans est décédée, mais parmi les réfugiés, pour l’instant, il n’y a pas eu de cas positifs.

Mais, avec les autorités grecques, nous testons toute personne montrant des symptômes proches du Covid 19, et nous les isolons pour justement éviter toute propagation dans le camp. On teste des gens qui montrent certains symptômes qui pourraient être associés au Covid 19, mais jusqu’à présent toutes ces personnes ont été négatives".

Quels sont les besoins les plus pressants dans ces camps ?

S. O. : "Il faudrait absolument sortir les gens de ces camps, on ne peut pas garder plus de 18 000 personnes (à Lesbos, ndlr) dans un camp prévu pour quelques milliers. C’est inhumain ce sont des conditions inacceptables. Il faut donc déconfiner, il faut décongestionner le camp de Moira à Lesbos et les autres camps… Et transférer les gens dans des autres camps, ou dans des hôtels et des appartements sur la terre ferme.

Ces camps ne devraient pas exister en Europe aujourd’hui. En temps de Covid 1, il faut absolument mettre tout en œuvre pour éviter que ces camps soient touchés parce que ce serait vraiment extrêmement préjudiciable pour cette population déjà mise à rude épreuve".

Le gouvernement grec répond-il selon vous à une opinion publique défavorable aux réfugiés ?

S. O. : "Oui bien sûr, on est inquiet de la façon dont le gouvernement aujourd’hui est très à l’écoute d’une population qui rejette de plus en plus les réfugiés, et qui lui-même a un discours assez ambigu sur les réfugiés.

Ce ne sont pas les réfugiés, dans un camp où il n’y a eu aucune infection, qui représentent un danger pour la population. Donc à nouveau il y a des formes de discrimination.

Aujourd’hui, la population grecque a la chance d’être déconfinée. En Grèce, il y a aussi la chance de n’avoir que 2000, presque 3000 cas aujourd’hui… Et seulement 180 morts pour toute la période de ces derniers mois.

Garder confinés les réfugiés dans leurs camps jusqu’au 21 juin est une forme de discrimination inacceptable, qui ne se justifie pas en termes de santé publique".

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