Début du procès en destitution de Donald Trump : "Le vrai juge sera l'opinion publique américaine"

Nicole Bacharan, spécialiste de la politique américaine
Nicole Bacharan, spécialiste de la politique américaine - © DAMIEN MEYER - AFP

Le procès en destitution de Donald Trump devant le Sénat américain débute aujourd’hui. Le Président est poursuivi pour abus de pouvoir et entrave au bon fonctionnement du Congrès. Au cœur de l’affaire, un coup de fil. Donald Trump aurait demandé au président ukrainien de l'aider à discréditer son potentiel adversaire à la présidentielle, Joe Biden, en échange de l'octroi d'une aide militaire.

Nicole Bacharan, spécialiste de la politique américaine répond à nos questions.

G.K. Sur le fond de l’affaire, est-ce que les arguments avancés par l’accusation justifient une procédure de destitution ?

N.B. C’est toute la question… Est-ce que les actes reprochés à Donald Trump sont vraiment de l’abus de pouvoir, de la corruption de son poste de président, et est-ce que ça justifie la destitution ? Car sur le fond, la défense ne conteste pas la discussion au téléphone. Elle conteste que ce soit illégal, que ce soit de la corruption et que ce soit un abus de pouvoir… A l’inverse, les démocrates qui portent l’accusation, trouvent là qu’il y a non seulement une corruption du pouvoir présidentiel par Donald Trump, et aussi un danger que, si on laisse passer cette-fois-ci sans réagir, par la suite les présidents étendent de manière abusive leur pouvoir constitutionnel.

G.K. Que considèrent-ils comme illégal, précisément ?

N.B. Donald Trump est accusé d’avoir utilisé la politique extérieure américaine, à des fins personnelles. Également, d’avoir demandé l’aide d’une puissance étrangère, en l’occurrence l’Ukraine, pour avoir de meilleures chances dans l’élection présidentielle de novembre prochain… Ce qui est considéré aux Etats-Unis comme une ingérence extérieure dans l’élection. Un processus qui est sacro-saint aux Etats-Unis. Car le désir d’être protégé de toute interférence de l’étranger est à la racine des institutions américaines. Donald Trump aurait suspendu l’envoi d’une aide militaire de presque 400 millions de dollars à l’Ukraine, pays allié, pays en guerre face à la Russie, en échange d’enquêtes lancées par les procureurs ukrainiens mais via le président ukrainien, contre une entreprise pour laquelle travaillait le fils de Joe Biden, pour essayer de montrer que cette famille est corrompue et ainsi affaiblir la candidature de Joe Biden qui est pour l’instant le premier rival de Donald Trump pour la présidentielle de 2020.

G.K. Selon vous, ces actes justifient donc une destitution…

N.B. Je n’ai aucun doute que la procédure soit justifiée. Ce qui fait le doute, c’est la quasi impossibilité de voir cette procédure aboutir. La procédure d’Impeachment est un des éléments de la Constitution américaine, mais les règles pour l’appliquer n’existent pas, elles sont vagues. C’est le Sénat qui prononce ou ne prononce pas la destitution. Maintenant, l’issue positive pour le président, ne fait guère de doute. La destitution au Sénat, on le sait, n'est votée qu'avec la nécessité d’une majorité des deux tiers. Il faut 66 sénateurs…et on en est loin ! Les démocrates auraient alors besoin de 19 voix en plus... Il y a donc un aspect légal mais ce procès est éminemment politique !

G.K. Les premières étapes de ce procès s’avèrent cruciales, parce que les sénateurs devront décider si des témoins seront cités à comparaître ou pas…

N.B. En effet, les premiers votes porteront sur les règles du procès au Sénat, à la fois la durée des débats, la durée donnée à chaque équipe pour exposer ses arguments et la convocation éventuelle de témoins. C’est là-dessus que les deux camps vont s’empoigner dès aujourd’hui. Ces règles vont être votées à la majorité simple. Il suffirait que quatre sénateurs républicains votent pour la convocation de témoins pour que ce soit possible (Il faut 51 voix sur 100 et les démocrates en ont 47 au Sénat, ndlr). Et il y a bien au moins quatre voix tangentes parmi les sénateurs qui représentent des Etats plutôt modérés, plutôt sceptiques à l’égard de la conduite de Donald Trump. Il y a notamment, Susan Collins, sénatrice dans le Maine, un Etat modéré dans ses positions… que l’on peut qualifier de républicaine modérée. Il y a Lisa Murkowski dans l’Alaska…et d'autres encore. Au final, trois, quatre….peut-être cinq sénateurs républicains pourraient voter de telle sorte que la procédure ressemble davantage à ce que souhaitent les démocrates, pour préserver les prérogatives du Congrès.

Mais le vrai juge sera l’opinion publique américaine. Ce procès sera très suivi, il sera exposé devant les caméras, et c’est la première fois que nous avons en procès un président en campagne pour sa réélection. Donc si les citoyens américains dans leur majorité approuvent ou n’approuvent pas ce qui va se dérouler au Sénat, ils peuvent considérer qu’ils ont une chance de s’exprimer en novembre, au moment des élections présidentielles. Les derniers sondages montrent que 51% des américains trouvent que la destitution est justifiée.

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