Quarante ans après, l'Iran est passé de la révolution à la résignation

L'image de l'ayatollah Khomeiny (à droite) domine toujours la vie publique en Iran, 40 ans après son retour à Téhéran.
6 images
L'image de l'ayatollah Khomeiny (à droite) domine toujours la vie publique en Iran, 40 ans après son retour à Téhéran. - © ATTA KENARE - AFP

« J’ai vu un événement historique. J’ai vu une révolution. » Claude Van Engeland était en 1979 journaliste pour la RTBF. Lorsque la monarchie iranienne s’effondre, après des mois de protestations réprimées dans le sang, il se rend sur place avec une équipe de tournage (1). Réfugié à Paris, le leader de l’opposition religieuse, l’ayatollah Khomeiny, rentre au pays dans une liesse indescriptible. Deux avions d’Air France atterrissent à Téhéran le 1er février 1979. Dans le premier avion, l’ayatollah Khomeiny. Dans le second, des journalistes, dont l’équipe de la RTBF.

Quarante ans plus tard, Claude Van Engeland se souvient parfaitement de ces heures cruciales : « L’atmosphère à l’arrivée a été délirante. Il y avait une foule énorme à l’aéroport pour l’accueillir. L’ayatollah est monté dans une voiture, puis dans un hélicoptère pour se rendre au cimetière où il voulait se recueillir sur les tombes des gens tombés durant l’insurrection. L’atterrissage de l’hélicoptère fut un moment épique, parce qu’on n’arrivait pas à faire reculer les gens pour qu’il puisse se poser sans les scalper ! »

Dans ces foules bouillonnantes, un jeune étudiant milite au sein de la gauche laïque. Il s’appelle Anwar Mir Stattari ; il est aujourd’hui réfugié en Belgique et militant du Mouvement républicain démocrate et laïc iranien. « Je me rappelle bien le jour du départ du chah d’Iran (le 16 janvier 1979), c’était presque une fête nationale. Tout le monde était dans la rue, chantait, dansait, les voitures klaxonnaient. On distribuait des fleurs, des chocolats et des bonbons. L’arrivée de Khomeiny aussi, c’était un grand jour pour les Iraniens. J’étais devant l’entrée de l’université de Téhéran, où il devait venir. Mais finalement, il est allé au cimetière. »

La popularité de l’ayatollah Khomeiny est à la hauteur de la détestation de l’ancien monarque, le chah. L’occidentalisation à marche forcée de la société iranienne est ressentie par beaucoup d’Iraniens comme une négation de l’histoire musulmane chiite du pays imposée par l’étranger. « Ce que Khomeiny a réussi, c’est une synthèse des différents mouvements d’opposition », analyse Jonathan Piron, enseignant, chercheur pour Etopia et spécialiste de l’Iran. « Il a dépassé les libéraux, qui n’avaient pas une assise très solide dans la société ; lui avait les relais des imams chiites dans la population. A la différence d’autres, comme les marxistes, il parvient à parler aux défavorisés. Il a un discours simple et clair : il utilise des slogans forts. Il parle aussi bien aux classes moyennes qu’aux personnes les plus pauvres de la société. C’est cela qui amène des centaines de milliers, voire des millions de personnes à célébrer son retour début février 1979. »

On en rigolait. On se disait que les ayatollahs ne savent pas gouverner…

Anwar Mir Sattari, lui, ne s’inquiétait pas trop, à l’époque, de la popularité de l’ayatollah, même s’il constatait une évolution rapide au sein de la contestation. « En fait, les revendications en faveur d’une république islamique sont apparues dans une période très courte à ce moment. En 1978 et au début de 1979, ces slogans n’existaient pas. Lorsqu’il y avait des manifestations à l’université, on parlait de l’indépendance, de la liberté, la libération des prisonniers politiques. On défendait le mouvement ouvrier. Un ou deux mois avant la révolution, petit à petit, notre mouvement a été repris par les sympathisants de Khomeiny, avec des slogans comme ‘Allah Akbar’ ou ‘République islamique’. Ça n’existait pas avant et nous, en tant que jeunes de gauche, on en rigolait. On se disait que les ayatollahs ne savent pas gouverner et que dès qu’ils prendraient le pouvoir, on pourrait les faire tomber facilement. C’était mal calculé ! »

Effectivement, dix jours après le retour de l’ayatollah, les religieux prennent les rennes du pays pour ne plus jamais les lâcher. Une période de basculement suivie de près par Claude Van Engeland : « Il se passe une série de choses durant une révolution. Ce qui est fascinant, c’est de voir le jour où tout bascule, où un pouvoir s’effondre et un autre émerge, en quelques heures. C’est le moment où les agents de police se déculottent dans la rue parce qu’ils ne veulent plus porter l’uniforme de l’ancien régime, et où des gens leur apportent d’autres vêtements pour qu’ils puissent retirer leur uniforme. C’est le moment où on voit des chars d’assaut dans les rues. C’était aussi un énorme moment d’optimisme et d’espoir pour les Iraniens. L’avenir a montré que les choses ont été extrêmement dures pour eux, jusqu'aujourd’hui. »

Plus d’archives sur le site www.sonuma.be

Les commémorations, surtout une occasion pour une journée à la mer

Chaque année, le régime fête cette période du 1er au 10 février, qui a vu l’Iran impérial se transformer en République islamique. Les commémorations prennent une ampleur exceptionnelle cette année à l’occasion du 40e anniversaire. Mais les défilés militaires et les rassemblements de foules très encadrés laissent une partie des Iraniens indifférents.

« Nous avons un jour de congé à cette occasion. La plupart des gens partiront vers le nord, là où il y a les plages et la mer, pour s’amuser et se reposer. Personne ne va se préoccuper de la révolution. Sans doute vont-ils emmener des étudiants et des fonctionnaires aux manifestations officielles pour montrer que c’est une grande fête dans le pays. Mais ce n’est vraiment pas le cas. » Par prudence, la jeune femme qui nous parle depuis Téhéran se fait appeler Adagio. Très active sur Twitter, elle se présente comme une activiste pour plus de liberté dans son pays.

Comme la majorité des Iraniens aujourd’hui, Adagio n’était pas née en 1979 et ses préoccupations sont ailleurs. « Ma génération est tellement déçue par notre situation et le régime. Seuls ceux qui profitent de ce régime le défendent. Mais tous les autres sont préoccupés en particulier par la situation économique : il n’y a pas d’emploi, pas d’espoir. C’est un désastre, surtout ces 2-3 dernières années. Donc, cet anniversaire ne signifie rien pour la plupart de ceux de ma génération. »

A Bruxelles, le Belgo-Iranien Pourria Shoeibi confirme que ses connaissances en Iran profitent des commémorations avant tout pour se détendre. « Les Iraniens aiment la fête : toutes les occasions sont bonnes. Les gens profitent de ces jours de congé pour prendre du bon temps. Ce n’est pas la célébration de la réussite totale de la révolution qu’ils avaient voulue… »

L’Iran de 2019 n’a plus grand-chose à voir avec l’Iran de 1979

« Les attentes de la population sont ailleurs que dans un anniversaire qui renvoie à un pays qui n’existe plus : l’Iran de 2019 n’a plus grand-chose à voir avec l’Iran de 1979 », confirme Jonathan Piron. « Ce que demandent aujourd’hui les jeunes et notamment les femmes, c’est que l’Etat fonctionne. Beaucoup ne souhaitent pas nécessairement le renversement du régime, ils demandent avant tout que l’Etat assure les besoins sociaux et économiques. Mais il y a une grande crainte de voir les contestations violemment réprimées. Beaucoup d’Iraniens craignent de voir le scénario syrien se répéter chez eux. La répression de la contestation électorale en 2009 reste aussi dans les esprits. »

La principale préoccupation quotidienne, aujourd’hui, c’est la hausse des prix, conséquence directe des sanctions économiques imposées par les Etats-Unis, à la suite de leur dénonciation de l’accord sur le nucléaire. « Une chose qui coûte aujourd’hui un rial, demain en coûtera deux. Les prix peuvent doubler, tripler d’un jour à l’autre », constate Adagio à Téhéran. « Du coup, on ne peut rien prévoir, ni pour demain, ni pour l’année prochaine, ni pour l’avenir. De plus, il n’y a plus d’argent pour payer les salaires des fonctionnaires et des enseignants. Ils n’ont plus été payés depuis des mois. S’ils protestent, le régime les arrête. Des milliers de travailleurs, d’enseignants, d’activistes des droits de l’Homme ou de l’environnement et des journalistes sont en prison avec de lourdes peines. »

Faire tomber le régime des mollahs. Mais quelle alternative?

L’objectif avoué des Etats-Unis, et de certains pays du Golfe, avec ces sanctions, c’est de faire tomber le régime des mollahs, explique le chercheur Jonathan Piron : « Ils tablent sur une usure progressive de la population, de nouvelles manifestations et, in fine, un effondrement du régime sous le poids de la contestation. Mais il faut tenir compte de la puissance du nationalisme en Iran et du manque d’alternative. Les candidats à l’extérieur pour succéder à la république islamique, les Moudjahidines du peuple ou le fils du chah, n’ont aucune légitimité à l’intérieur de l’Iran. Donc, attendre un effondrement du régime, c’est tirer des plans sur la comète. Mais les effets des sanctions sont bien là. Et ils mènent à ce que les Iraniens appellent une ‘dépression de la vie’. Ils ne voient aucune alternative politique, ni au sein de la république islamique, ni à l’extérieur, puisqu’ils considèrent que ceux qui veulent peser sur l’avenir de l’Iran ne sont pas des partenaires. »

Pourtant, des manifestations se multiplient ces derniers mois à travers l’Iran. Elles concernent le plus souvent des intérêts particuliers, comme ceux des ouvriers du secteur du sucre, ou des chauffeurs de poids lourds. Mais la contestation ne vise pas le régime lui-même. « C’est la force de ce régime », estime le journaliste Claude Van Engeland, et c’est ce qui expliquerait sa longévité depuis 40 ans : « Ce n’est pas une démocratie à l’européenne, mais il y a un espace de liberté. Il y a des syndicats, ils peuvent faire des grèves. Si ça dure trop longtemps, on finit par arrêter les délégués syndicaux. Mais il y a un espace pour une vie sociale ; ce n’est pas une dictature absolue. Le régime permet l’exercice de certaines libertés dans le cadre défini par la constitution, c’est-à-dire qu’on ne peut pas remettre en cause le Guide religieux, on ne peut pas blasphémer, mais dans ces limites d’une théocratie, on peut s’exprimer. »

Il y a la pauvreté, la misère, la prostitution, la drogue, toutes les combines possibles pour s’en sortir

Les expressions de mauvaise humeur se multiplient, puisque les sanctions font vraiment souffrir la population, comme le constate également Pourria Shoeibi. « L’inflation a explosé. On se demande comment les gens font pour joindre les deux bouts. Dans l’immobilier, les prix à Téhéran sont les mêmes qu’à Paris. Avec les salaires iraniens, comment peuvent-ils faire ? Les jeunes ne quittent plus la maison parentale. Et puis, il y a la pauvreté, la misère, la prostitution, la drogue, toutes les combines possibles pour s’en sortir. »

Tous nos interlocuteurs confirment l’usage important d’alcool et de drogue en Iran aujourd’hui, même si ces substances sont interdites et leur consommation lourdement punie. « 25% des jeunes Iraniens sont drogués, affirme Anwar Mir Sattari. L’opium rentre par l’Afghanistan. Chaque jour, trois tonnes d’opium arrivent à Téhéran. Un sondage mondial a montré que les Iraniens sont les plus déprimés. Ils n’ont pas de travail, ils ne peuvent pas chanter, pas écouter de musique en public. Ils veulent être libres ! A l’université, les filles et les garçons veulent pouvoir être ensemble. »

« Le gramme de hachich coûte moins cher que du coca, témoigne Pourria Shoeibi. Si quelqu’un cherche une substance pour faire la fête, c’est ce qu’il y a de plus facile à obtenir. Personnellement, j’ai vu dans le taxi des gens complètement shootés. Il y en a énormément parmi les étudiants. Ça peut venir d’un désir d’oublier la situation actuelle, mais il faut savoir que l’opium a toujours été très présent dans la culture iranienne. Le régime essaie de combattre ça : la détention d’opium est passible de la peine de mort, mais ça n’a strictement rien changé. »

Les posts sur les réseaux : des bouteilles à la mer

Certains s’enfuient dans les paradis artificiels. D’autres luttent à leur manière, sur Internet. Malgré les blocages mis en place par le gouvernement, les activistes comme Adagio parviennent à s’exprimer sur les réseaux sociaux. Leurs messages sont des bouteilles lancées à la mer. « Notre constitution est basée sur l’islam et en islam, tout ce qui est lié au bonheur est mauvais, se désespère Adagio. En particulier, pour les femmes qui subissent des discriminations. La situation économique joue aussi un rôle important dans le bonheur et l’espoir. Par les réseaux sociaux et internet, nous essayons d’alerter l’Europe et les Etats-Unis : nous ne voulons pas du régime qui nous a menés dans cette impasse. Les gens sont épuisés. Ils demandent juste de l’aide et du changement. »

-------

(1) Pour ce reportage, Claude Van Engeland était entouré du réalisateur Michel Stamechkine, du preneur de son Guy Leclerc et de Michel Mernier à la caméra.

Quelques images d'évenements survenus lors de la Révolution iranienne:

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK