Dans la Russie de 2017, "les gens ont perdu l'état d'esprit révolutionnaire"

Dimitri Vilenski accompagné de danseurs du collectif Chtodelat.
Dimitri Vilenski accompagné de danseurs du collectif Chtodelat. - © Tous droits réservés

Cent ans après la révolution bolchevique de 1917, difficile de retrouver l'esprit révolutionnaire dans la Russie de Vladimir Poutine.Pourtant, sans envisager de prendre les armes ni même le pouvoir, certains revendiquent d’être des “dissidents”. C’est le cas de Dimitri Vilenski. Il est à la tête du collectif Chtodelat, en russe “que-faire?” Une référence à un roman qui a marqué les révolutionnaires de la fin du XIXe et inspiré un traité à Lénine. Ici, se rassemblent des poètes, des activistes et des artistes.

Vous revendiquez l’étiquette de “dissident”. Pourquoi?

Vous savez en Russie, le mot “dissident” en référence aux années 70, a une signification très particulière. En fait, pour simplifier, c’est de s’opposer au pouvoir...mais en même temps d’être une toute petite minorité. Et puis aussi d’avoir une croyance presque religieuse dans votre mission.

Il y a une difficulté croissante à s’adresser à la société dans son ensemble parce que les conservateurs sont devenus si forts, en particulier depuis l’annexion de la Crimée. C’est la première fois que l’on a fait face à une mobilisation de la majorité pro-Poutine. Elle existe et elle est encore très solide, je dirais.

Diriez-vous que vous vous opposez au pouvoir directement, frontalement?

Nous ne cachons jamais nos positions. Les gens de la communauté LGBT peuvent venir et il se sentent ici en sécurité parce que personne ne va leur demander “qui est ton partenaire?” Personne n’y voit le moindre problème, vraiment.

Vous savez notre groupe s’appelle “que faire?”, “chtodelat” mais, en ce moment, il n’y a pas grand chose à faire puisqu’on doit s’occuper de survivre tout simplement.

Donc votre façon de faire de la politique est celle-là. Il ne s’agit pas par exemple d’entrer dans le jeu politique? Je ne sais pas... de créer un partir ou d’entrer à la Douma?

On ne peut pas organiser ça. Pour affronter certaines situations, il faut une communauté plus importante. Ici, on n’est que 30. Et il n’y a aucune résistance. Les gens perdent cette culture, cet état d’esprit.

En fait on a perdu notre local deux fois à cause d’attaques des services secrets, le FSB. Vous savez, une fois vous organisez ici un événement qui déplaît et le pouvoir l’apprend parce que les journalistes servent souvent d’informateurs du FSB. C’est comme ça que fonctionne le journalisme ici…

Vous êtes donc perçus comme une menace?

Moi aussi je me pose la question… Pourquoi des régimes comme ceux de Poutine, ou les précédents dans l'Histoire russe, étaient inquiets de petites communautés de 10 personnes qui ne faisaient que lire des livres ? Je ne sais pas. On est franchement pas une menace !

Craignez-vous qu’un jour, pour une raison arbitraire, vous puissiez être expulsés ou contraints à la fermeture?

Oui, vous savez, on s’habitue… Bien-sur que ça peut arriver. Et en fait, je pense que ça donne à réfléchir. Vous ne vous relaxez pas, vous vivez sur le qui-vive.

Vous comprenez que nous sommes en pleine interview ici et que quelqu’un peut subitement frapper à la porte. Je ne serais pas surpris du tout. Vous pouvez être interrogé et ils vous disent “mec, qu’est-ce que tu fous ici? Vas à Paris. Tu auras une belle vie, avec de l’argent. Pourquoi tu fais cette merde ici? Si tu continues, tu vas revenir.”

On a aucun projet ici. Personne ne nous invite parce qu’ils ont peur...ou même pas : ils se disent “ok, si je les invite, ça va poser des problèmes”. C’est peut-être même pas le cas. C’est déjà un niveau intéressant d’auto-censure. Cette méthode à la fois douce et répressive de contrôle pénètre dans toute la société. Et puisqu’il y avait déjà une faible culture de contestation et d’auto-organisation, je dirais que vraiment ça marche plutôt bien. Et en même temps, il n’y a pas de répression massive, très peu de gens en prison… Tout à l’air d’aller bien.

Peut-être que dans quelques décennies nous gagnerons, parce que Time is on my side comme disait les Rolling Stones. Le temps n’est pas de leur côté. Il est de notre côté.

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