"Dans certains pays, on utilise des méthodes de barbouzes pour faire taire les journalistes"

"Dans certains pays, on utilise des méthodes de barbouzes pour faire taire les journalistes"
"Dans certains pays, on utilise des méthodes de barbouzes pour faire taire les journalistes" - © pixabay.com - Andrys - CC0 Creative Commons

La journaliste bulgare Viktoria Marinova, a-t-elle été assassinée pour des raisons professionnelles ? La question reste toujours en suspens. Mais l’émoi suscité par sa mort met en lumière la multiplication des tentatives de faire taire les journalistes dans différents pays d’Europe. Une base de données établit précisément les faits : la plateforme du Conseil de l’Europe pour la protection du journalisme. Elle recense les principales violations de la liberté de la presse en Europe, en postant des alertes sur des situations graves. Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes, fait le point sur ces menaces contre la presse.

- Ricardo Gutiérrez : "Depuis 3 ans, on a enregistré 500 alertes dans les 47 Etats membres du Conseil de l’Europe. Il y a parmi ces alertes des situations très graves, comme 23 assassinats de journalistes dont trois au cours de la dernière année au sein de pays de l’Union européenne. Il y a des atteintes plus sournoises, comme des intimidations. Lorsque l’on analyse l’ensemble de ces signalements, les autorités publiques sont en cause dans 60% des cas, comme source de l’intimidation ou de l’attaque. C’est inquiétant parce que les autorités publiques sont censées défendre l’intérêt public, mais l’on constate qu’elles s’en prennent de plus en plus ouvertement aux médias."

- Il y a un tabou qui a sauté? Auparavant, on se cachait pour s’en prendre aux journalistes. Désormais, on le revendique ?

- Ricardo Gutiérrez : " C’est la tendance que l’on ressent et que l’on mesure à travers les chiffres. Le discours du président américain Donald Trump a encouragé certains dirigeants européens à suivre cette voie. Les accusations de fake news ne visent pas à s’attaquer à la désinformation, mais à discréditer la presse, en laissant entendre que c’est elle qui diffuse des informations fausses ou biaisées. Je pense que la volonté réelle est d’affaiblir le contrepouvoir que doivent représenter les médias dans notre société. Malheureusement, ce discours se greffe sur une opinion publique qui y est assez sensible. On le voit aux Etats-Unis, mais aussi en Hongrie, en Pologne ou en Italie où on assiste à une attaque en règle contre les journalistes et les médias traditionnels. Le ministre du Budget, qui est le numéro 2 du gouvernement italien, vient d’annoncer qu’il allait couper le financement public indirect de la presse par l’intermédiaire de la publicité institutionnelle. Il dit ouvertement qu’il ne veut plus parler aux médias ni aux journalistes, qu’il n’a plus confiance en eux : ‘plus personne ne vous lit, plus personne ne vous croit. Désormais, moi, ministre du Budget, je communique via mon profile Facebook ; je court-circuite la presse ; je nie son existence.’"

- On a l’impression que dans certains pays de l’Est, comme en Ukraine, la sécurité des journalistes s’est fortement dégradée…

- Ricardo Gutiérrez : "Quand la FEJ constate que la liberté de la presse décline partout en Europe, il est vrai que l’on part de situations différentes. Les régimes les moins démocratiques sont en train de verser dans des actes brutaux d’intimidation que l’on n’avait plus connus depuis 20 ou 30 années en Europe. C’est vrai que la situation est particulièrement inquiétante à l’Est de l’Europe. En Azerbaïdjan, par exemple, on a plusieurs cas de journalistes qui ont été accusés et condamnés sur base de preuves fabriquées par les autorités publiques. On a trafiqué des ordinateurs ; on a placé des armes dans le véhicule d’un journaliste pour l’accuser ensuite de les avoir utilisées. Dans certains pays, on utilise des méthodes de barbouzes pour inculper et emprisonner des journalistes."

- La prison reste un moyen pour faire taire les journalistes en Europe ?

- Ricardo Gutiérrez : "On a plus de 160 journalistes en prison en Europe, essentiellement en Turquie, mais aussi en Ukraine, en Russie… Ce qui m’inquiète, c’est que souvent la réaction de l’opinion publique ne suit pas, on a même parfois l’impression que l’opinion adhère à ce type de répression.  Peut-être, de notre côté, devons-nous faire l’effort d’être plus journalistes que jamais, d’accomplir notre mission de contre-pouvoir. Si nous souffrons de ce discrédit auprès de l’opinion publique, c’est peut-être aussi parce que nous ne jouons plus pleinement notre rôle dans la société, parce qu’on en n’a plus les moyens. Les conditions économiques du secteur font que les médias sont affaiblis. Mais il y a, de la part des journalistes, un effort à faire pour démontrer que nous jouons pleinement ce rôle, que nous sommes au service de la collectivité, de l’intérêt public."

- En Europe de l’Ouest, la situation dérape-t-elle également ?

- Ricardo Gutiérrez : "En Europe de l’Ouest, les menaces sont plus institutionnelles. Les législations antiterroristes et sur la surveillance de masse, qui ont été prises aussi bien en Pologne qu’en Suisse, au Royaume-Uni, ou en France, mettent en danger la protection des sources journalistiques. On voit à quel point il est difficile en Europe aujourd’hui de défendre la protection des lanceurs d’alerte. Ils sont une source capitale pour les journalistes et pour la société. On essaye depuis des années de convaincre l’Union européenne d’adopter une directive de protection des lanceurs d’alerte et on voit comme c’est compliqué. Quand ils ont décidé de protéger le secret des affaires, la directive a été adoptée en quelques mois. Quand il s’agit de protéger les lanceurs d’alerte pour qu’ils ne subissent pas un licenciement ou des représailles de leur employeur, lorsqu’ils ont dénoncé des faits illégaux, on voit que c’est compliqué d’obtenir le minimum de protection que ces gens méritent."

Archive : JT 18/04/2018

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