Dag Hammarskjöld: un ex-mercenaire belge conteste à son tour la thèse du Fouga tueur

Dag Hammarskjöld, secrétaire général des Nations Unies, mort dans un crash d'avion en 1961.
Dag Hammarskjöld, secrétaire général des Nations Unies, mort dans un crash d'avion en 1961. - © PRESSENS BILD - PRESSENS BILD (Public Domain)

Un ancien pilote mercenaire de l'aviation sécessionniste katangaise (Avikat), Roger Bracco, qualifie de "fumisterie" les affirmations selon lesquelles un petit avion à réaction Fouga Magister armé et piloté par un mercenaire belge, Jan Van Risseghem, ait pu abattre l'avion qui transportait le secrétaire général de l'ONU, Dag Hammarskjöld, en septembre 1961, dans le nord de la Rhodésie, en pleine sécession de la province congolaise du Katanga.

Lors d'un entretien accordé à l'agence Belga, il a, comme d'autres ex-pilotes - militaires -, imputé la cause de l'accident à une "erreur humaine" (de pilotage) de la part de l'équipage du DC-6 de la compagnie suédoise Transair surnommé Albertina.

L'avion s'était écrasé dans la nuit du 17 au 18 septembre 1961, près de l'aéroport de Ndola, en Rhodésie du Nord, l'actuelle Zambie. Les seize occupants avaient tous péri, dont le deuxième secrétaire général de l'histoire des Nations unies, le diplomate suédois Dag Hammarskjöld, en mission de médiation au Congo. Il occupait ce poste depuis 1953 et briguait un nouveau mandat. Ce décès en pleine sécession katangaise, un temps passé au second plan, est revenu plusieurs fois sur le devant de la scène depuis les années 1990, jusqu'à pousser l'ONU à rouvrir le dossier en 2014.  Le procureur honoraire tanzanien Mohamed Chande Othman remettra en principe en juillet son rapport final sur les circonstances de la mort du deuxième secrétaire général des Nations unies, Dag Hammarskjöld, dans la nuit du 17 au 18 septembre 1961 en Rhodésie du Nord (actuelle Zambie).

"C'est absolument impossible (que l'unique Fouga alors survivant de l'Avikat, un appareil opérant depuis l'aérodrome de Kolwezi ait abattu l'avion suédois). Il n'y avait pas de guidage, son autonomie ne lui permettait pas de faire ça, de nuit, sans radar", a expliqué M. Bracco.

Agé 86 ans, il a séjourné une première fois au Katanga de juillet 1961 à février 1963 et piloté différents types d'avions de l'Avikat, avant d'être forcé de se réfugier en Angola - puis de retourner au Congo dans les années suivantes.

Le Fouga n'était "équipé que d'un viseur pour (l'attaque) des cibles au sol, de jour", a-t-il ajouté.

Selon M. Bracco, l'équipage de l'Albertina était "expérimenté", mais "fatigué" avant d'entamer un nouveau vol de nuit entre Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa) et Ndola.

L'ancien mercenaire a évoqué la possibilité que le pilote suédois, Per Hallonquist, ait mal réglé ses instruments et/ou ait perdu la piste de vue alors qu'il était en approche sur Ndola. Ce qui a conduit à l'écrasement du DC-6, immatriculé SE-BDY, qui a pris feu au contact du sol et dont l'épave n'a été retrouvée que le lendemain.

La thèse de l'erreur de pilotage privilégiée par les différentes enquêtes

Toutes les enquêtes, à l'exception d'une - celle menée en 2017 par un groupe d'experts dirigé par l'ex-juge tanzanien Mohamed Chande Othman qui juge "plausible qu'une attaque extérieure ou une menace ait été la cause du crash" sans exclure une "distraction momentanée des pilotes" - "laissent supposer que c'est une erreur de pilotage, une erreur humaine", a souligné l'ex-pilote mercenaire.

M. Hammarskjöld effectuait alors une mission de paix au Congo ex-belge nouvellement indépendant et devait rencontrer le dirigeant du Katanga qui avait fait sécession du Congo et proclamé son indépendance, Moïse Tshombe. Il devait s'entretenir avec le leader katangais, qui l'attendait dans la nuit à Ndola.

La crainte d'être intercepté par l'un des trois Fouga livrés à l'aviation katangaise et le dernier en état de vol (le KAT-92 piloté par le Belge José Magain surnommé le "Lone Ranger"), avait contraint l'équipage du DC-6 à faire un détour de deux heures par le lac Tanganyika.

Le KAT-92 avait semé à plusieurs reprises la panique parmi les forces de l'Opération des Nations unies au Congo (ONUC), mitraillant et bombardant les unités onusiennes à Jadotville (aujourdhui Likasi) et à Élisabethville (Lumbumbashi actuellement) et la résidence du représentant de l'ONU au Katanga, l'Irlandais Conor Cruise O'Brien.

Cet unique appareil a aussi détruit au sol deux Douglas DC-4, un Douglas C-47, une douzaine de camions et des installations radio de l'ONU et endommagé un Douglas DC-6 et un Fairchild C-119 Flying Boxcar sur les aéroports de Kamina et Élisabethville-Luano, utilisés par les Casques bleus.

Selon M. Bracco, les autorités katangaises n'avaient aucun intérêt dans la mort de M. Hammarskjöld. "Le sentiment général était que le Katanga (sécessionniste) était en train de gagner. La rencontre (prévue entre M. Tshombe et le secrétaire général de l'ONU) lui donnait une forme de reconnaissance", a souligné l'ancien pilote.

A l'époque, si certains parlaient d'un complot contre le secrétaire général, ils se trouvaient plutôt dans le camp katangais, d'après l'ancien pilote. "Le complotisme était du côté katangais. Le sentiment général, c'est qu'on était passé juste à côté" d'une reconnaissance, a encore dit M. Bracco.

Nombreuses théories

En 1962, les Nations Unies ont remis leurs conclusions quant à cet événement : les cinq enquêteurs jugaient que rien ne permettait d'établir un sabotage ou une attaque extérieure mais ne peuvent formellement exclure cette dernière et, s'ils émettent une hypothèse à propos d'une origine accidentelle, ils précisent qu'ils ne peuvent la prouver.

Depuis lors, les théories ont fleuri, notamment sur une attaque commise par des mercenaires katangais - en particulier le mystérieux pilote d'un petit avion d'entraînement Fouga Magister appartenant à l'Avikat (Aviation katangaise) - mais aussi sur un complot ourdi par Londres, Washington et Pretoria, étayé par des documents découverts en 1998 par la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du sud. En 2007, un diplomate français, Claude de Kémoularia, proche collaborateur de M. Hammarskjöld, affirmait de son côté qu'il avait été mis en contact en 1967 avec deux ex-mercenaires belges ainsi qu'un pilote belge, du nom de "Beukels", disant avoir abattu le DC-6.

Un livre relance les spéculations en 2011

La publication en 2011 du livre de l'historienne britannique Susan A. Williams "Qui a tué Hammarskjöld? L'ONU, la Guerre froide et la domination blanche en Afrique" a relancé les spéculations.

En septembre 2013, une commission indépendante composée de quatre juristes volontaires a produit un rapport selon lequel il est possible que l'avion ait été attaqué.

Le sujet est revenu en mars 2014 à l'ordre du jour onusien. Le secrétaire général Ban Ki-moon a informé l'assemblée générale que de nouveaux éléments lui avaient été soumis. A la fin décembre, l'assemblée générale a approuvé une résolution demandant au secrétaire général de désigner un groupe d'experts indépendant chargé d'examiner les nouveaux éléments. Entretemps, le gouvernement suédois a adopté une attitude plus offensive en vue d'obtenir la clarté sur la mort de l'un de ses illustres ressortissants.

En juillet 2015, sur la base d'un premier rapport, l'ONU a estimé qu'il fallait poursuivre l'enquête. A l'automne 2017, un rapport de M. Othman qui dirige le groupe d'experts a qualifié de "plausible qu'une action ou une menace d'origine extérieure ait causé l'accident, soit par une attaque directe ayant provoqué l'écrasement du SE-BDY (l'appareil qui transportait le secrétaire général), soit par une distraction momentanée des pilotes".

Plusieurs Etats ont été invités à coopérer à l'enquête, dont la Belgique, ex-puissance coloniale au Congo, mais aussi la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou encore l'Afrique du sud.

Les deux derniers ne sont pas montrés coopératifs. Ils ont ainsi ignoré la résolution du 24 décembre 2017 demandant à ces Etats de désigner un responsable indépendant de haut niveau qui procéderait à un examen interne ciblé de leurs archives. La Belgique a de son côté confié cette mission à l'ancien président du comité "R" de contrôle des services de renseignement, Guy Rapaille, désormais retraité.

Le rapport de M. Othman devra être traduit avant d'être soumis à l'Assemblée générale de l'ONU en septembre.

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