Crise diplomatique entre la Turquie et l'Europe: tout comprendre en quelques questions

Crise diplomatique entre la Turquie et l'Europe: tout comprendre en quelques questions
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Crise diplomatique entre la Turquie et l'Europe: tout comprendre en quelques questions - © Tous droits réservés

Le ton monte entre la Turquie et l’Europe, principalement l’Allemagne et les Pays-Bas, depuis plusieurs jours.

Lundi soir, la Turquie a refusé le retour à Ankara de l'ambassadeur néerlandais, actuellement à l'étranger, et a rompu les relations au niveau ministériel, avec les Pays-Bas.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’en est également pris à la chancelière allemande Angela Merkel en l’accusant de "soutenir les terroristes", quelques jours après avoir parlé de "nazisme" pour qualifier l’annulation de meetings électoraux du camp Erdogan en Allemagne et l’expulsion d’une ministre turque des Pays-Bas.

Comment la situation en est-elle arrivée-là ? Voici quelques clés pour mieux comprendre.

Petit retour en arrière…

Tout commence le 2 mars quand les autorités allemandes annulent un meeting, pour des raisons logistiques, en présence du ministre turc de la Justice à Gaggenau, dans le sud-ouest de l’Allemagne. Il devait promouvoir le "oui" au référendum turc du 16 avril prochain, qui vise à augmenter les pouvoirs du président Erdogan.

La ville de Cologne fait de même pour un autre rassemblement, prévu avec le ministre turc de l’Economie.

Les annulations se multiplient, en Allemagne, tandis que des meetings sont également interdits en Autriche et en Suisse.

Le 11 mars, les Pays-Bas expulsent la ministre turque de la Famille, présente à Rotterdam, quelques heures après avoir interdit à l’avion du ministre des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu d’atterir.

La Turquie prend des sanctions diplomatiques et menace de sanctions économiques les Pays-Bas.

Et c’est l’escalade verbal : la Turquie parle de "nazisme", de "terrorisme d’Etat", rappelle l’épisode de Srebrenica, enclave sous protection de Casques bleus néerlandais où  8000 hommes et garçons musulmans avaient été massacrés par les forces serbes de Bosnie.

Le ministère turc des Affaires étrangères accuse l’Europe, qui appelle au calme, d'alimenter "la xénophobie et les sentiments anti-turcs".

Encore un peu plus en arrière

Pour comprendre la violence de cette crise, il faut retourner encore quelques mois en arrière, au 16 juillet 2016. Ce jour-là, un coup d’Etat est évité en Turquie. Fethullah Gülen, un imam exilé depuis des années aux Etats-Unis, est pointé du doigt par Recep Tayyip Erdogan.

L’état d’urgence est instauré.

Les arrestations et limogeages dans la fonction publique se multiplient depuis. En tout 43 000 personnes ont été arrêtées. Plus de 100 000 ont été limogées ou suspendues, notamment des professeurs, policiers et magistrats.

Les pays européens appellent depuis lors au respect des droits de l’homme, et les tensions s’exacerbent.

>>> A lire aussi: Turquie: une campagne pour le oui au référendum ou une campagne d'intimidation? (archive)

C’est quoi ce référendum ?

Le président Recep Tayyip Erdogan demande aux Trucs de valider une révision constitutionnelle qui vise à instaurer un régime présidentiel, plutôt que ministériel, en Turquie. Le chef de l'Etat de l’Etat pourrait notamment nommer et révoquer les ministres, promulguer des décrets et déclarer l'état d'urgence. Le poste de Premier ministre serait supprimé.

Et la réforme permettrait à Erdogan de rester au pouvoir jusqu’à au moins 2029.

Le pouvoir justifie la réforme par la nécessité de garantir la stabilité de la Turquie.

L’opposition et certaines ONG estiment de leur côté qu'elle accorderait trop de pouvoirs au président, déjà accusé de dérive autoritaire.

Mais pourquoi les ministres turcs viennent-ils en Europe ?

Très bien, mais cela concerne la Turquie. Pourquoi les ministres turcs viennent-ils faire campagne en Europe ?

Car la diaspora turque en Europe est estimée à plus de quatre millions de personnes dont près de 2,5 millions ont le droit de vote en Turquie. L’Allemagne seule compte trois millions de Turcs.

Pourquoi interdire ces meetings ?

En Allemagne, les communes ont invoqué des raisons logistiques, des craintes de troubles à l’ordre public.

Mardi, l’Etat allemand de la Sarre a fait un pas de plus, annonçant une interdiction générale des réunions électorales menée par tout responsable politique étranger sur son territoire. Les autorités régionales ont notamment mis en avant le risque d'importation en Allemagne des "conflits inter-turcs". Le gouvernement fédéral avait déjà appelé à plusieurs reprises les responsables turcs à ne pas attiser en Allemagne les conflits opposants pro et anti-Erdogan, Turcs et Kurdes.

Aux Pays-Bas, le gouvernement a évoqué des raisons d'ordre public et de sécurité et a déclaré ne pas accepter "que des ministres turcs mènent publiquement des campagnes politiques aux Pays-Bas". 

En outre, des élections cruciales se déroulent ce mercredi aux Pays-Bas. Le VVD, le Parti populaire libéral et démocrate du Premier ministre, craint la montée du PVV, le Parti pour la liberté, du député anti-islam Geert Wilders, qui s’était clairement opposé à la venue du ministre turc des Affaires étrangères.

Ces interdictions ne servent-elles finalement pas la campagne d’Erdogan ?

"Le référendum du 16 avril sera la meilleure réponse aux ennemis de la Turquie", a en tout cas affirmé le président Erdogan suite à la crise avec l’Europe.

Le ministre allemand de l'Intérieur Thomas de Maizière a d’ailleurs accusé mardi le pouvoir turc de chercher par ses "provocations" contre l'Europe à se poser "en victime" pour peser sur le résultat du référendum.

Et en Belgique ?

La société Artexis, qui exploite notamment le Flanders Expo de Gand, a refusé un événement de 20 000 personnes organisée par l'Union des démocrates turcs européens (UETD). "Les considérations en matière de sécurité sont complexes. Nous sommes favorables à la liberté d'expression, mais dans un cadre réalisable ", s’est-elle justifiée.

Le ministre de l’Intérieur Jan Jambon avait de son côté rappelé la semaine dernière à la Chambre que la loi était claire : les bourgmestres peuvent prendre des mesures en matière de maintien de l'ordre sur le territoire de leurs communes.

Interrogé par la RTBF, le député MR Denis Ducarme a lui estimé que ce genre de meetings pouvaient se tenir, mais si les conditions de sécurité étaient remplies. "Quand il y a des élections, ça m’est arrivé d’aller en France pour plaider auprès des Belges de France. Il n’y a pas d’obstacle à ce que les Turcs viennent parler de ce référendum aux Turcs de Belgique. Mais si un certain nombre de communes doivent décider qu’elles ne sont pas en mesure d’encadrer un événement, elles le diront. C’est ça être démocrate, c’est accepter que des partis plaident dans un sens qui n’est pas le nôtre".

Ça va s'arranger ?

La tension va-t-elle continuer à monter ? Les relations turco-européennes pourraient-elles être rompues totalement ?

"Le Parlement européen a voté il y a quelques mois le gel des relations avec la Turquie, mais la Commission ne l’a pas suivi", rappelle Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS et spécialiste de la Turquie. "L’UE a besoin d’une Turquie stable, car elle a des frontières avec les pays en proie au chaos.La Turquie a aussi besoin de l’Union européenne, pour les relations économiques, et aussi de l’Otan, pour les aspects militaires".

Certains pays européens craignent, en outre, que la Turquie puisse remettre en question, comme Erdogan a déjà menacé de le faire, l'accord migratoire, destiné à endiguer l'arrivée de réfugiés en Europe.

Enfin, Didier Billion estime que l'Europe ne peut pas laisser tomber les Turcs. "Les démocrates turcs, qui combattent dans des conditions très difficiles, considéreraient cela comme une trahison".

Et donc, en résumé, quel est le problème ?

(Pour ceux qui n'ont pas envie de tout lire)

Le contexte est tendu depuis plusieurs mois, suite aux purges menées par le régime Erdogan après le putsch manqué de juillet 2016.

Mais la tension est montée d'un cran depuis quelques jours car plusieurs pays européens, dont l'Allemagne, ont interdit, pour des raisons d'ordre public, des meetings politiques, auxquels devaient participer des ministres du gouvernement Erdogan pour défendre le oui au référendum d'avril prochain, référendum qui vise à renforcer les pouvoirs du président.

Pourquoi des ministres turcs viennent-ils faire campagne en Europe ? Car la diaspora turque en Europe est estimée à plus de quatre millions de personnes dont près de 2,5 millions ont le droit de vote en Turquie. Un électorat important donc.

Les Etats européens craignent, notamment, l'importation des tensions intra-turques sur leur sol.

Les Pays-Bas, eux, ont carrément empêché le ministre des Affaires étrangères turc d’atterrir sur leur sol et ont expulsé la ministre de la Famille. Ces décisions sont à replacer dans le contexte d'élections cruciales pour le pays, avec une forte montée de l'extrême droite de Geert Wilders.

Suite à ces annulations et interdictions, le gouvernement turc a haussé le ton, parlant de méthodes "nazies", notamment. 

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