Crise d'identité: que va devenir le parti républicain après Trump ?

En Géorgie, la sénatrice sortante Kelly Loeffler et son matériel de campagne au Houston County Republican Party Campaign Headquarters
En Géorgie, la sénatrice sortante Kelly Loeffler et son matériel de campagne au Houston County Republican Party Campaign Headquarters - © Jessica McGowan - AFP

La journée chahutée du 6 janvier à Washington ne sera pas sans conséquence pour Donald Trump mais pour le parti républicain non plus. Il est devenu une machine à perdre. La présidence, les sièges clés au Sénat.

Sous la présidence Trump, le parti a embarqué des radicaux, il a viré à droite, s’est converti au populisme, et dépourvu d’un vrai programme, il est devenu "sauvage" aux yeux de certains observateurs libéraux américains. 

Les derniers excès du président ont dégoûté jusqu’à sa garde rapprochée et dans les rangs républicains les critiques fusent. Le "Grand Old Party" est désormais divisé, fracturé. Un parti au bord de l’implosion ?

Un parti divisé à l’image de la société américaine

Selon Serge Jaumain, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et spécialiste des Etats-Unis, "un tel événement ne s’était jamais produit et laissera des traces". C’est "un formidable gâchis" pour les États-Unis et pour les Républicains, avec un parti qui devra "se remettre en question" après l’apparition de nettes fractures. "Il est très probable que le Parti républicain doive réfléchir à ce qui vient de se passer et on verra s’il arrive à maintenir son unité", note Serge Jaumain. 


►►► À lire aussi : Insurrection à Washington: jugé inapte ou face aux tribunaux, que va devenir Donald Trump ?


Sur le plan symbolique, le chaos qui régnait au Capitole mercredi "montre ce à quoi peut conduire le populisme. C’est une leçon pour le monde entier, qui rappelle que la démocratie est potentiellement en danger", poursuit Serge Jaumain. Si les événements reflètent encore une Amérique divisée, il ne faut pas oublier que ce ne sont pas tous les électeurs de Trump qui y ont participé. "Il s’agit de ses partisans les plus radicaux", nuance le professeur de l’ULB.

Jusqu’ici, Donald Trump tient ses troupes, grâce à son poids électoral, note Serge Jaumain. Cela pourrait changer mais le virage à droite semble pris une fois pour toutes, estime le professeur de l’ULB : "Donald Trump n’est pas un simple accident de l’Histoire. Les idées qu’il défend sont partagées par une grande partie de la population américaine. Ce qui surprend beaucoup d’observateurs extérieurs et qui démontre que cette société est profondément divisée. Et ce n’est pas une division autour de la personnalité de Trump mais bien autour de ses idées. Même si Donald Trump disparaît de la circulation, ce dont je doute, les idées développées par le trumpisme resteront".

Un parti à l’état sauvage

Pour le chroniqueur au New York Times Paul Krugman, le parti républicain est retourné à l’état sauvage : "Il est devenu un ennemi, non seulement de la démocratie, mais de la vérité". Le prix Nobel d’économie rappelle la campagne menée en Géorgie par les sénateurs sortants républicains David Perdue et Kelly Loeffler : des mensonges comme prétendre "sans aucun fondement, que leurs opposants sont des marxistes ou 'impliqués dans la maltraitance des enfants'".

Paul Krugman rappelle que la mauvaise pente prise par le parti républicain ne date pas de Trump. Ce qu’il dénonce depuis 2003, quand il l’accusait le parti de vouloir devenir un parti unique.

L’éditorialiste du New York Time avance des explications : une économie en mutation qui provoque une réaction populiste contre les élites, des réactions blanches aussi face à la diversité raciale croissante du pays. Mais il souligne surtout que la colère "de la base" vue ce mercredi a été attisée par le haut, par la rhétorique de Trump sur l’élection "volée".

Paroxysme de la désintégration politique

Le populisme de Donald Trump marque les esprits. Des tweets et des phrases chocs héritées du style de Sarah Palin et du Tea Party, l’aile la plus à droite du Parti républicain des années 2000.

"C’est le point culminant d’un climat extrêmement délétère et violent que nous voyons aux Etats-Unis depuis un an, depuis la procédure en destitution de Donald Trump et le début de la campagne présidentielle", observe Marie-Christine Bonzom, politologue et journaliste spécialiste des Etats-Unis, ancienne correspondante à Washington de la RTBF.

Ce n’est pas la première fois que des militants pro-Trump prennent d’assaut armes au poing un "Capitole", le siège du pouvoir parlementaire aux Etats-Unis, comme dans le Michigan pour protester contre le confinement dû au coronavirus. "On arrive au paroxysme de ces tensions et de cette désintégration politique".


►►► À lire aussi : Insurrection à Washington : retour sur les images fortes d'un Capitole en ébullition


Le trumpisme, mélange de conservatisme culture et de nationalisme demeurera, estime aussi Marie-Christine Bonzom. Beaucoup d’électeurs, républicains mais pas seulement, pensent que l’élection présidentielle était truquée.

"Il y a une déconnexion les électeurs et leur classe politique traditionnelle, une fragmentation, et dans ce contexte, il faut s’interroger sur l’avenir du parti républicain après le départ de Donald Trump de la Maison blanche. Donald Trump restera-t-il une voix politique ? S’il le fait, sera-ce contre son propre parti ? Il a eu hier des mots extrêmement durs contre la majorité républicaine au Sénat. Est-ce qu’il sera une troisième voie entre parti démocrate et parti républicain ? Dans ce cas, le parti républicain pourra-t-il exister tel qu’il est ? Il faudra probablement une refonte de ce parti. Ce n’est pas pour demain. C’est un parti extrêmement fracturé, déchiré à l’orée de 2021", conclut Marie-Christine Bonzom.

Démissions en série

Un bon baromètre de ces fractures, ce sont les démissions qui se succèdent à la Maison blanche. Matt Pottinger, conseiller adjoint à la sécurité nationale en charge des relations avec la Chine quitte son poste comme plusieurs autres responsables. 

Deux des principales conseillères de Melania Trump, la "First Lady", Stephanie Grisham ont aussi démissionné et le conseiller à la sécurité nationale Robert O’Brien, supérieur hiérarchique de Matt Pottinger, envisage de l’imiter. 

Rickie Niceta et Sarah Matthews, membres de l’équipe de communication de la Maison blanche, ont aussi choisi de partir. Le secrétaire général adjoint Chris Liddell pourrait également quitter ses fonctions.

L’ancien chef de cabinet de Donald Trump Mick Mulvaney démissionne de son poste actuel de diplomate. Il avait déjà quitté son poste de chef de cabinet pour être nommé émissaire des Etats-Unis en Irlande du Nord.

Critiques ouvertes et opposition organisée

Au Parlement aussi, les déclarations à l’emporte-pièce du perdant, les allégations dénuées de preuves ont incité des élus à prendre leur distance.

A l’intérieur du parti républicain, nombreux sont ceux à critiquer le président. Comme l’ambassadeur américain auprès de la Belgique et de l’Union européenne Ronald Gidwitz : "Je suis choqué et dégoûté par la violente attaque contre le Capitole américain. Je pleure la perte de vies humaines et condamne ceux qui, par leur rhétorique extrême et insouciante, ont provoqué cette agression. L’incitation à l’action et l’agression de la foule étaient une attaque contre le cœur de la démocratie et un affront aux valeurs et idéaux démocratiques sur lesquels les États-Unis étaient bâtis."

Même les principaux soutiens de Donald Trump, comme le sénateur Ted Cruz, s’indignent des événements de ce mercredi. Le vice-président Mike Pence a refusé de s’opposer à la certification de la victoire de Joe Biden.


►►► À lire aussi Insurrection à Washington : retour sur une journée de confusion totale au Capitole


Le parti est divisé depuis un certain temps par la méthode Trump. Il y a eu la création du Projet Lincoln, un groupe de républicains qui se donnent pour mission de faire échouer Donald Trump à l’élection de 2020.

Il y a aussi eu des gouverneurs républicains pour critiquer sa gestion de la crise Covid-19 et puis les "Republican Voters Against Trump". Un groupe de personnalités du parti, a demandé au président de concéder sa défaite afin que la transition démocratique puisse commencer avec l’équipe de Joe Biden.

Se réinventer ou exploser

Le risque d’un éclatement du parti républicain existe. "Des parlementaires républicains comme Lindsay Graham disent tout d’un coup qu’il faut certifier l’élection, mais ce qu’il faut surtout, c’est que le parti républicain éclate", estime la politologue française Nicole Bacharan, et que des hommes comme Graham qui depuis des semaines soutiennent la démarche absolument irresponsable de Donald Trump ne soient plus dans le même parti que des gens qui acceptent de perdre parfois des élections. C’est au sein du parti républicain que le ménage doit être fait".

Selon Christine Ockrent, spécialiste des Etats-Unis, ce risque est réel. La sécession est possible.

L’enjeu sera de trouver un renouvellement idéologique, de quitter les slogans des années Reagan recyclés par Trump et les thématiques qui ont marqué sa présidence – la dénonciation d’un État dans l’État, la baisse des impôts, la déréglementation à tout va, la loi et ordre, etc. Et se doter d’un programme, qui brillait par son absence sous Trump. Une opposition tous azimuts à l’administration Biden ne remplira pas cet objectif.

Extrait du JT de 13h du jeudi 7 janvier 2021

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK