Crise au Venezuela: le coup de poker de Juan Guaido

La journée d'hier devait être marquée par une énorme manifestation de l'opposition vénézuélienne. Si ce fut effectivement le cas, on retiendra pourtant surtout de ce 23 janvier 2019 l'auto-proclamation comme chef de l'Etat ad interim de Juan Guaido, principal opposant du pouvoir et président du Parlement vénézuélien. "Je jure d'assumer formellement les compétences de l'exécutif national comme président en exercice du Venezuela pour parvenir (...) à un gouvernement de transition et obtenir des élections libres", a-t-il lancé depuis une tribune, devant des milliers de manifestants hostiles au président en place, Nicolas Maduro, héritier désigné par Hugo Chavez peu avant sa mort.

Reconnaissance immédiate

De façon assez inédite, plusieurs états ont très rapidement reconnu Juan Guaido comme "président en exercice". Donald Trump fut le premier. "Aujourd'hui, je reconnais officiellement le président de l'Assemblée nationale vénézuélienne, Juan Guaido, comme président par intérim du Venezuela", a-t-il indiqué dans un communiqué. Nicolas Maduro a donné 72h aux diplomates américains pour plier bagage, ce que Washington a refusé de faire.

Le président américain, ennemi juré de Nicolas Maduro, a rapidement été suivi par l'Organisation des Etats américains (OEA), la Colombie, le Pérou ou encore le Canada.

L'Union européenne s'est, elle, montrée plus mesurée pour préserver la possibilité d'une solution négociée tout en protégeant ses ressortissants si les événements dégénèrent en violences. Cette prudence européenne a été justifiée par le ministre espagnol des Affaires étrangères, Josep Borell. "Notre préoccupation, c'est la situation des Espagnols au Venezuela", a-t-il expliqué mercredi soir. Le chef de la diplomatie espagnole a par ailleurs cité le chiffre de un million de ressortissants de l'UE possédant la double nationalité.

Aujourd'hui, il a reproché au président français de vouloir "faire l'intéressant" en ajoutant ses propres commentaires à la déclaration commune des Européens, dont chaque mot avait été soigneusement pesé. Emmanuel Macron avait déclaré ce matin que "l'Europe soutient la restauration de la démocratie" au Venezuela, en saluant "le courage des centaines de milliers de Vénézuéliens qui marchent pour leur liberté" face à "l'élection illégitime de Nicolas Maduro".

De son côté, Juan Guaido affirme pouvoir compter sur le "soutien total" de Pedro Sanchez, le chef du gouvernement espagnol avec qui il s'est entretenu par téléphone.

A l'opposé, cette auto-proclamation a été dénoncée par la Russie. Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères a expliqué voir "dans les actions sans gêne de Washington une nouvelle démonstration de l'ignorance totale des normes et principes du droit international". Vladimir Poutine a, lui, exprimé son "soutien" à Nicolas Maduro lors d'un entretien téléphonique.

Le Mexique, la Turquie, la Chine, Cuba ou encore la Bolivie ont tous apporté leur soutien au président Maduro.

Et maintenant?

Que va-t-il advenir de Juan Guaido? C'est la question qui se pose désormais, alors que le Venezuela s'est réveillé avec deux présidents se disant chacun légitime.

Juan Guaido est devenu en quelques semaines le visage de l'opposition au chef de l'Etat, en réussissant à remobiliser les adversaires du dirigeant socialiste. Ce parfait inconnu, au physique élancé et à la voix posée, est devenu le 5 janvier le plus jeune président du Parlement, unique institution contrôlée par l'opposition. Le 13 janvier, les images de son arrestation par les services de renseignement vénézuéliens (Sebin), lors d'une opération spectaculaire au milieu de l'autoroute, alors qu'il se rendait à une réunion politique, font le tour du monde. Il sera relâché au bout d'une heure.

Alors que 14 personnes ont été tuées depuis le début de la nouvelle vague de manifestations antigouvernementales, selon les ONG vénézuéliennes, de nombreux opposants craignent que Juan Guaido ne soit aujourd'hui arrêté, comme cela a été le cas de son mentor, Leopoldo Lopez, dernière figure unificatrice de l'opposition, qui est maintenu en résidence surveillée depuis les manifestations de 2014.

L'armée, très fidèle au pouvoir en place et véritable arbitre des crises politiques au Venezuela, continue aujourd'hui de soutenir Nicolas Maduro. Cet après-midi, lors d'une conférence de presse, le ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino, a voulu alerter "le peuple du Venezuela qu'un coup d'Etat est perpétré contre les institutions, contre la démocratie, contre notre Constitution, contre le président Nicolas Maduro, notre président légitime".

Si de rares militaires ont fait défection ou appelé à démettre le président de ses fonctions, la grande majorité continue à le soutenir, et ce malgré la promesse de Juan Guaido d'amnistier ceux qui se rangeraient derrière lui. L'auto-proclamation de Juan Guaido s'apparente donc à un sacré coup de poker, tant il est improbable qu'il réussisse à s'emparer aujourd'hui du pouvoir.

Exode et inflation record

Le Venezuela est en proie à une grave crise politique et économique depuis de nombreuses années, ce qui a forcé 2,3 millions de personnes à fuir depuis 2015, selon des chiffres fournis par l'Organisation des Nations unies.

Cette crise dans cet ancien pays riche, grâce à ses réserves de pétrole, provoque des pénuries alimentaires et de médicaments. D'après le Fonds monétaire international (FMI), l'inflation devrait atteindre 10.000.000% en 2019.

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