Crimes contre l’humanité contre les Ouïghours : le rapport d’Amnesty international qui accuse la Chine

Les Ouïghours, les Kazakhs et les autres minorités ethniques à majorité musulmane de la région autonome ouïghoure du Xinjiang en Chine sont victimes de pratiques qui s’apparentent à des crimes contre l’humanité : c’est la conclusion d’un rapport d’Amnesty international publié ce jeudi.
Les chercheurs de l’ONG ont interrogé plus de 50 anciens détenus des camps mis en place par les autorités chinoises.

"On dit cela avec conviction parce que toutes les informations ont été recoupées, ce sont des sources propres, avec d’autres sources qui existent, des fuites de documents, des images satellites. Mais surtout, énormément de témoignages", explique Philippe Givron coordinateur Chine pour Amnesty international Belgique francophone. "Accusation extrêmement grave, parce que quand si le rapport utilise ces termes de "crimes contre l’humanité", explique-t-il, c’est qu’il s’agit de crimes systématiques, il s’agit "d’une organisation d’ensemble, du fait qu’une structure étatique commet cela en connaissance de cause, puisque cela fait partie d’un plan, et puis que ça touche par son importance un très grand nombre de personnes."

Une surveillance massive, la quasi interdiction de pratique religieuse visible, par un tas de vexations, de discriminations et de contrôles incessants, des visites domiciliaires…

Les conclusions de ce rapport sont en effet extrêmement lourdes. Après un an d’enquêtes, après des interviews de plus d 150 personnes, anciens détenus, familles, témoins, Amnesty arrive donc à la conclusion que les autorités chinoises se sont rendues coupables de crimes contre l’humanité, une accusation très grave.

Trois faits graves amènent l’ONG à exprimer une telle sévérité : l’internement de masse et arbitraire, qui touche plusieurs centaines de milliers de personnes, "un million probablement comme ordre de grandeur réaliste", précise Philippe Givron ; la torture systématique et généralisée pour les détenus de ces camps ; et la persécution de toute une communauté, sur base principalement de convictions religieuses, cette persécution visant les citoyens musulmans du Xinjiang.

Cette persécution peut prendre différentes formes, "une surveillance massive, la quasi interdiction de pratique religieuse visible, par un tas de vexations, de discriminations et de contrôles incessants, des visites domiciliaires… Une série de choses qui font que ces personnes vivent dans la peur constante", ajoute-t-il.

Arrestations et conditions de détention arbitraires

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Série de photos de personnes disparues dans le Xinjiang et qu’Amnesty International soupçonne d’être interné dans un camp chinois. © @Private by courtesy AI

Les témoignages rapportés par l’ONG sont édifiants.

Les arrestations ont lieu en général la nuit au domicile des personnes recherchées, ou bien alors ces dernières sont convoquées au poste de police. Aucune explication, aucun document, ne leur sont donnés sur les éventuelles infractions qu’elles auraient commises lorsqu’on les informe de leur départ vers un camp. Aucun jugement n’intervient.

"Les autorités chinoises, sous le couvert de la lutte contre le terrorisme ont instauré une sorte de justice préventive et corrective, explique Philippe Givron, Il suffit d’être 'présumé suspect', d’être jugé 'peu fiable' selon les mots utilisés, sur base de pratiques religieuses, de contacts à l’étranger, d’infraction aux mois sur le contrôle des naissances, de l’usage d’applications informatiques non autorisées, cela suffit pour vous retrouver interné."

Aucune limite de temps dans la détention, aucun droit à l’accès à un avocat, plus de contacts avec la famille, interdiction de pratiquer sa religion… Dans le camp, les prisonniers sont totalement sous contrôle.

Des camps "de transformation par l’éducation"

Le rapport d’Amnesty International met aussi l’accent sur la nature de ces camps de détention à destination des communautés musulmanes du Xinjiang, appelés "centres de transformation par l’éducation".


"Ces camps ont été développés principalement depuis 2017, explique le chercheur de l’ONG. On a pu observer par images satellites la construction de grands complexes, avec des structures de surveillance militaire." Les témoins décrivent une organisation très précise, explications corroborées par des fuites de documents chinois, ajoute Philippe Givron :

Devant l’évidence des preuves et des témoignages, la Chine a reconnu qu’elle avait "développé un système basé sur la rééducation, la transformation par l’éducation", une façon sibylline de parler d'"un système déshumanisant", souligne le chercheur, qui évoque des récits de surveillance constante, filmés 24h sur 24, et de l’endoctrinement par des slogans répétés, dans des conditions carcérales strictes, et surtout de torture généralisée. Certains groupes de prisonniers plus ciblés par la répression sont par ailleurs victimes de pratiques de torture très dures.

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Une vue satellite des nouvelles installations pénitentiaires à l’ouest de Karamay, le 23 mai 2021 © 2021 Planet Labs, Inc, by courtesy AI

"Ils m’ont battu avec une chaise jusqu’à ce qu’elle casse…", raconte Mansur, agriculteur, cité dans le rapport ; "Ils ont déclaré qu’on ne pouvait pas dire salam aleïkoum et que, si on nous demandait notre appartenance ethnique, nous devions répondre 'chinois'", explique quant à lui Yerulan, dans son témoignage. Les anciens détenus parlent aussi de torture sur des chaises dite "chaises du tigre" qui empêchent tout mouvement, des séances d’interrogatoire pendant lesquelles les détenus sont laissés pendant des heures immobiles ; un manque de nourriture, d’eau, d’exercice physique, de soins de santé, de conditions sanitaires et d’hygiène, d’aération et d’exposition à la lumière ; uriner et déféquer étaient sujets à des restrictions…

Devant l’évidence des preuves et des témoignages, la Chine a reconnu qu’elle avait "développé un système basé sur la rééducation, la transformation par l’éducation", une façon sibylline de parler d'"un système déshumanisant", souligne le chercheur, qui évoque des récits de surveillance constante, filmés 24h sur 24, et de l’endoctrinement par des slogans répétés, dans des conditions carcérales strictes, et surtout de torture généralisée. Certains groupes de prisonniers plus ciblés par la répression sont par ailleurs victimes de pratiques de torture très dures.

Appel aux institutions internationales

Aujourd’hui, vu la gravité de la situation estime Amnesty international, cette situation doit être portée au niveau des instances internationales, qui apparaissent très timorées lorsque le dossier du Xinjiang est évoqué. "Certains pays, dont la Belgique ont porté le sujet mais il n’y a eu aucune répercussion. Ici, tous les critères sont là avec une évidence et une clarté suffisantes, malgré l’opacité que fait régner la Chine dans cette région, pour avoir le devoir moral d’engager des actions fortes, vis-à-vis des autorités chinoises." Demander des comptes et demander réparations aux victimes : l’ONU doit agir estime Amnesty international.

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