Crime contre le patrimoine de l'humanité ?

Non satisfait d’avoir décapité des êtres de chair et de sang, d’avoir violé des femmes, profané des lieux de culte, chiites, chrétiens, yézidis et même des cheikhs soufis, ces mystiques des sunnites, l’Etat dit "islamique" s’en prend aux vestiges de leurs ancêtres communs, ces témoins muets mais ô combien somptueux du passé insondable de la Mésopotamie, un passé qui se confond avec celui de l’humanité.

Décapitant les statues assyriennes, il viole les sépultures des "amis d’Allah", profane les églises où l’on vénère Jésus, le "verbe d’Allah" selon le Coran et Marie, l’unique femme à laquelle le livre saint de l’Islam consacre une sourate entière, tout un chapitre, justement intitulé "Miryam". En voulant abraser le sol de tout souvenir du passé, les spadassins de Mossoul aspirent dans leur irrationnel prurit de pureté à transformer en cimetière de la civilisation ce qui fut le berceau de l’humanité.

"Crime de guerre", lance l’Unesco qui en appelle au Conseil de sécurité de l’Onu et jusqu’au Tribunal pénal international (TPIY). En vain, du moins pour l’heure. Car, en dépit d’une Convention de La Haye paraphée dès 1955 pour protéger les trésors du patrimoine –musées, sites archéologiques, monuments historiques, œuvres d’art, il n’existe toujours pas d’instruments juridiques et institutionnels internationaux pour identifier, traquer, interpeller et déférer devant le TPI les prédateurs de patrimoine et les cohortes de trafiquants et de revendeurs qui gravitent dans leurs sillages.

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Des talibans devant l'emplacement vide de la statue de bouddha à Bamiyan (Afghanistan), le 25 mars 2001 © Amir Shah/AP © Tous droits réservés
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Crime contre le patrimoine de l'humanité ? © Tous droits réservés
Crime contre le patrimoine de l'humanité ? © Tous droits réservés

De fait, il y a au moins deux types de mobiles à l’œuvre dans la sinistre besogne de la destruction du patrimoine –le singulier s’impose, il s’agit bel et bien d’un legs de l’humanité et non plus d’un seul pays : le motif idéologique, à savoir abolir tout indice palpable indiquant que tel peuple a vécu dans tel endroit depuis des siècles et le prétexte purement crapuleux, consistant à détruire, souvent de façon sélective, pour fournir le carnet de commandes de réseaux mafieux, eux-mêmes voués aux services de clients de haut vol, de collectionneurs hors la loi.

On peut citer dans le premier cas, la démolition des bouddhas de Bamian par les Talibans, en Afghanistan, les destructions de monuments historiques musulmans dans l’ex-Yougoslavie –le pont ottoman de Mostar- par des Croates ou, en revanche, les démolitions d’églises ou de monastères serbes orthodoxes par les Albanais musulmans au Kosovo. Dans le second cas, on peut évoquer le pillage du musée de Bagdad, l’incendie de la bibliothèque Maspéro du Caire… ce qui n’empêche nullement, bien au contraire, une fusion des deux passions, celle du fanatisme et celle du lucre. Et cela se produit même chez l’Etat islamique, lequel fait d’une pierre deux coups : purifier son pays d’œuvres païennes et en tirer des espèces sonnantes et trébuchantes en en les écoulant dans le circuit international du trafic d’objets d’art antiques.

Enfin, au-dessus de ces deux types de mise à sac des trésors inestimables du patrimoine, il y a un brigandage pourrait-on dire en cols blancs. Celui du trafic organisé avec autant de discrétion que d’impunité non plus par des truands et autres aigrefins mais par ce qu’il y a de plus officiel de personnels des musées nationaux, des douanes, des polices, en somme des responsables par principe voués à préserver le patrimoine et qui se muent en trafiquants des vestiges de leurs propres aïeux.

Pour autant, l’abominable vandalisme exhibitionniste de l’Etat islamique ne devrait pas occulter ou même minimiser tant soit peu ce trafic "légal" d’antiquités qui se poursuit en sous-main, à l’abri de tout opprobre international et de sanction nationale. Sur ce sordide "business", aussi notoire que méconnu du grand public, une anecdote en dit assez sur l’ampleur que ce trafic a pris, à la faveur du soi-disant "printemps arabe". Invité par un prestigieux centre de recherche arabe pour animer une conférence-débat, j’ai apprends de la bouche de son président, un éminent spécialiste des manuscrits arabes, que "le patrimoine culturel égyptien était à vendre".

Devant mon air surpris, il me révèle qu’il a dû acquérir lui-même la collection complète de la prestigieuse revue française "L’Illustration", du premier numéro paru en 1843 jusqu’au dernier publié en 1944, soit 5 293 éditions totalisant 180 000 pages, le tout relié en cuir très bien conservé et pour la modique somme de… 30 000 euros ! Ceci afin que la collection ne tombe pas entre des mains spéculatrices et pour pouvoir, un jour, la restituer à qui de droit, m’assure-t-il. Et de me souffler, au creux de l’oreille, que, depuis peu arrivent sur le marché local des statuettes du Fayoum, à des prix "à débattre".

Slimane Zeghidour (TV5)

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