Covid-19 et désinformation : un rapport européen "édulcoré" à la demande de la Chine ?

Un vendredi, à 23 heures 35. Tous les professionnels de la communication vous le diront. Ce n’est pas vraiment le moment idéal pour diffuser un communiqué de presse si vous voulez qu’il soit lu massivement. C’est pourtant le moment qui a été choisi par l’Union européenne pour annoncer la publication de son rapport spécial sur la désinformation autour des questions relatives au Covid-19. Une sortie plutôt discrète pour une question particulièrement cruciale.

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La publication du communiqué sur le rapport, le vendredi 24 avril à 23h35. © Source : https://euvsdisinfo.eu/eeas-special-report-update-2-22-april/

Des critiques envers Pékin modifiées ?

Le rapport devait initialement être publié plus tôt dans la semaine mais, selon l’Agence Reuters, la Chine aurait demandé la modification ou la suppression de certains critiques à l’égard du gouvernement Chinois.

Une publication retardée selon des sources diplomatiques

L’agence de presse américaine cite "quatre sources diplomatiques" selon lesquelles le rapport devait initialement être publié le 21 avril, soit trois jours avant le vendredi 24 avril. Mais selon ces sources, des représentants chinois auraient pris connaissance de certains éléments du rapport publiés par le site d’information américain Politico.

Reuters a également pu consulter une correspondance diplomatique européenne qui évoque ensuite un contact entre un haut représentant chinois et des représentants européens à Pékin. Le message de la Chine : "si le rapport est tel que décrit et qu’il est publié aujourd’hui, cela sera très mauvais pour la coopération".

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La salle de presse du Ministère chinois des Affaires étrangères. © NICOLAS ASFOURI / AFP

Un risque de mettre Pékin "très en colère"

Toujours selon Reuters, cette correspondance diplomatique évoque aussi une déclaration explicite de Yang Xiaoguang haut représentant du ministère chinois des Affaires étrangères. Il a déclaré que la publication du rapport mettrait Pékin "très en colère" et a accusé les représentants européens de chercher à contenter "quelqu’un d’autre". Une référence aux Etats-Unis selon l’interprétation des diplomates européens cités dans cette correspondance.

Toutes les sources consultées par Reuters affirment que le retard de publication est une conséquence de ces échanges en coulisse. Mais l’agence ajoute qu’il y a eu des modifications entre la version initiale du rapport obtenue par Reuters et celle finalement diffusée.

Une version "édulcorée" ?

Selon l’agence, sur la première page de la version du rapport obtenue par Reuters qui a été montrée en interne aux différents gouvernements de l’Union européenne le 20 avril, on peut lire : "La Chine a continué d’organiser une campagne mondiale de désinformation pour détourner les reproches sur la propagation de l’épidémie et améliorer son image sur la scène internationale. Des tactiques non déguisées et clandestines ont toutes deux été observées".

La première page du résumé publié vendredi sur le portail de l’Union européenne consacré à la lutte contre la désinformation semble plus mesurée concernant la Chine. "Malgré leur impact potentiel grave sur la santé publique, des sources officielles et soutenues par différents gouvernements, dont la Russie et – dans une moindre mesure – la Chine, ont continué à répandre de manière massive des discours conspirationnistes et de la désinformation à un public au sein de l’Union européenne et dans des pays voisins".

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Des drapeaux européens devant la Commission européenne à Bruxelles le 21 février 2020. ©  LUDOVIC MARIN / AFP

L’Union européenne dément se soumettre aux pressions extérieures

Ce lundi, lors du traditionnel briefing de presse de la Commission européenne, le sujet était brûlant et a fait l’objet de plusieurs questions. Le porte-parole du Service européen pour l’action extérieure, Peter Stano, a tenu à démentir. "Je rejette toute accusation qui dirait que nous nous soumettons à des pressions extérieures". Il ajoute : "Nous n’avons pas apporté de modification au rapport. Nous n’avons pas non plus eu plusieurs versions de ce rapport qui a été rendu public. Il y a toujours deux procédures quand nous analysons et rédigeons un rapport comme celui-là. Tout d’abord il y a les documents internes, du matériel interne qui vise différents publics. Ensuite il y a la publication proprement dite qui, elle, suit une procédure parallèle indépendante qui n’est pas nécessairement liée à la première. Les objectifs sont différents, le contenu peut être différent, le public visé est différent et par conséquent le processus de publication est différent. Il y a deux procédures et deux documents et un document n’est pas forcément le reflet fidèle de l’autre […] Nos publications font l’objet de procédures internes uniquement et la version finale, telle qu’elle est publiée, est déterminée par des facteurs internes et non pas des acteurs externes".

Pour la Chine : "la désinformation est un ennemi pour nous tous"

De son côté, l’ambassadeur chinois auprès de l’Union européenne Zhang Ming, a déclaré que "la désinformation est un ennemi pour nous tous et elle doit être traitée par nous tous " lors d’un échange avec le groupe de réflexion Friends of Europe. Il a ajouté : "Le COVID-19 est une tragédie humaine et non un terrain de jeu politique".

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Le drapeau du Parti communiste chinois à Wuhan, le 2 avril 2020. © NOEL CELIS / AFP

"Le Parti communiste chinois a intérêt à montrer une image d’efficacité"

Pour Thierry Kellner, politologue spécialiste de la Chine à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), la crise sanitaire mondiale liée au Covid-19 est en tout cas un enjeu majeur pour la Chine, notamment en termes de communication.

"La Chine a intérêt à se dédouaner un maximum de sa responsabilité explique Thierry Kellner au micro de la RTBF. Il y a d’abord son audience interne. C’est très important pour le Parti communiste de donner l’image de l’efficacité par rapport à sa propre opinion publique pour essayer de montrer que le parti à fait tout ce qu’il pouvait de la manière la plus efficace possible. Le discours qui a été construit, c’est justement rejeter la responsabilité au niveau local pour dédouaner le pouvoir central et ne pas écorner l’image du président Xi Jingping. La Chine a aussi un message à l’égard de l’audience internationale. Là aussi le Parti communiste chinois a intérêt à montrer une image d’efficacité par rapport à la gestion de cette crise et au-delà, si possible, essayer de faire passe l’idée au monde que la Chine est un modèle. L’idée est de montrer que la manière de faire à la chinoise est plus efficace que celle des Occidentaux pour montrer que la Chine est un pays capable de prendre le leadership".

"L’Union européenne est obligée de ménager Pékin"

Quel que soit le fin mot en ce qui concerne l’histoire de ce document, Thierry Kellner souligne aussi le contexte international actuel qui, selon lui, oblige l’Union européenne à marcher sur des œufs au niveau diplomatique. "On a une dépendance immédiate auprès de la Chine, notamment en ce qui concerne la fourniture de matériel médical. Ce n’est peut-être pas le moment de critiquer votre fournisseur. Et quand on pense à l’après Covid-19, tout le monde se demande comment l’économie va repartir. Etant donné les tendances isolationnistes du président des Etats-Unis, Donald Trump, les Européens ont beaucoup de mal a se retrouver dans une situation où ils seraient fâchés avec leurs deux partenaires les plus importants. Dans ce contexte-là l’Union européenne est obligée de ménager Pékin".

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