Coup d'Etat au Mali : est-ce vraiment surprenant ?

Un gouvernement civil de transition devrait rapidement être mis en place au Mali afin de pouvoir organiser de nouvelles élections "dans un délai raisonnable" et de rétablir la stabilité du pays. C’est ce qu’a annoncé ce mercredi le "Comité national pour le salut du peuple", autrement dit les organisateurs du coup d’Etat militaire dont la motivation serait d’éviter que le Mali ne sombre davantage dans le chaos. Un chaos qui ne surprend pas véritablement ceux qui connaissent la situation sur le terrain. Car tous les ingrédients étaient réunis, de l’instabilité politique à l’insatisfaction de la population en passant par les attaques des forces islamistes.

 

Un pays dans le viseur des djihadistes depuis 2012

Cela fait en réalité plusieurs années qu’un véritable climat d’insécurité règne au Mali, régulièrement victime d’attaques djihadistes. En 2012, le nord du pays tombe aux mains des rebelles indépendantistes du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad, territoire au nord du Mali) et d’autres combattants rentrés de Libye.

Les militaires maliens décident alors de renverser le président Touré, qu’ils accusent d’incompétence face aux rebelles. Des rebelles qui sont ensuite eux-mêmes évincés par leurs alliés islamistes associés à Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Au nom de la charia (loi islamique), ces islamistes vont interdire la musique, l’alcool ou encore le football, mais ils vont surtout pratiquer amputations et lapidations. Et détruire des mausolées de saints musulmans à Tombouctou, qui seront ensuite reconstruits grâce à l’Unesco.

C’est pour enrayer la progression de ces djihadistes que la France, ancienne puissance coloniale, lance l’opération militaire Serval. Le pays est "libéré" en trois semaines. Et quelques mois plus tard, ce sont les soldats de l’ONU qui sont chargés de maintenir la paix, dans le cadre de l’opération Minusma (Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali). Le calme rétabli, des élections présidentielles sont organisées en août 2013 et c’est Ibrahim Boubacar Keita, dit "IBK", qui les remporte.

 

Un accord de paix régulièrement malmené

Un accord de paix est ensuite signé, au printemps 2015, entre le gouvernement et les rebelles séparatistes du nord. Mais il n’empêche pas le Mali d’être à nouveau secoué, que ce soit par des violences djihadistes, par des tensions intercommunautaires, fomentées ou attisées par ces mêmes djihadistes, ou encore par des trafics de toutes sortes qui ébranlent l’autorité de l’Etat.

Des attaques fréquentes sont menées contre les troupes maliennes mais aussi étrangères, ainsi que contre des lieux fréquentés par des étrangers, y compris dans la capitale, Bamako. Car les djihadistes n’ont pas disparu du Mali : ils n’ont en réalité jamais vraiment cessé d’opérer dans le nord et même au centre du pays. Et dans la région appelée "des trois frontières", où convergent les territoires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, les forces islamistes s’en prennent régulièrement aux soldats mais aussi aux civils et aux ressortissants étrangers. La dernière attaque en date est toute récente et s’est déroulée dans le sud-ouest du Niger le dimanche 9 août dernier. Elle a coûté la vie à huit personnes (deux Nigériens et six Français).

 

Les élections législatives, l’étincelle de trop

Mais la situation actuelle a peut-être été provoquée par la profonde crise politique qui secoue le pays depuis le mois de mars. Réunis sous l’appellation M5-RFP (Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques du Mali), des chefs religieux, politiques et des personnalités de la société civile réclament le départ du président Ibrahim Boubacar Keita, élu en 2013 et réélu en 2018 pour un mandat de 5 ans.


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Pour ce qui est en train de se dérouler à Bamako, ces opposants au président préfèrent d’ailleurs l’expression "insurrection populaire" plutôt que "coup d’Etat". Il est vrai que des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans les rues de la capitale ces derniers mois. Fin mars, le premier tour des élections législatives avait été maintenu par le pouvoir, malgré l’apparition du coronavirus. Et lors du second tour, le 19 avril, des agents électoraux sont enlevés, des bureaux de vote sont pillés. Une trentaine de résultats seront rapidement invalidés par la Cour constitutionnelle, mais cela n’empêche pas le président Keita de reconduire le Premier ministre Boubou Cissé.

A plusieurs reprises, des milliers de Maliens manifestent leur mécontentement dans les rues et réclament la démission du président. Le 10 juillet, l’une de ces manifestations, placée sous le signe de la "désobéissance civile", dégénère en attaques contre le parlement et contre la télévision nationale. Les troubles civils vont durer trois jours, et provoquer la mort de plusieurs personnes, 23 selon les manifestants, 14 selon l’ONU. Une certitude, ces troubles de juillet étaient les plus graves connus à Bamako depuis 2012. Et on y trouve sans doute une partie des racines du coup d’Etat de ce début de semaine.


Trois questions pour comprendre

Pour mieux cerner cette crise, nous avons contacté Philippe De Leener, professeur de Sciences sociales, économiques et politiques à l’UCLouvain, et spécialiste de l’Afrique subsaharienne.

  • Comment en est-on arrivé là ?

"Il y a d’abord un contexte difficile, avec une dégradation de tout ce qui fait vivre les populations : l’eau devient rare, l’alimentation devient un peu incertaine, les conditions de vie deviennent insupportables au quotidien. On n’arrive plus à s’en sortir. Les contraintes matérielles ont donc préparé le terrain à une profonde insatisfaction, c’est une première chose."

"Ensuite, la redistribution des avantages du régime actuel était de moins en moins évidente. Les ressources à redistribuer étant de moins en moins importantes, ce régime a concentré des avantages sur des clans, ou des réseaux de clientèle, et cela explique aussi l’insatisfaction. Et dans ce pays-là, lorsque l’on descend en dessous d’un certain seuil de satisfaction, et donc de légitimité, l’armée intervient d’office."

"Généralement, ce ne sont pas des coups militaires brutaux, dans le sens où l’on tire à la mitraillette et l’on tue tout le monde : les militaires sortent dans la rue et vont 'dégager' les dirigeants pour leur dire que l’on est en dessous du seuil de supportabilité de la population et il faut faire quelque chose. Cela dit, dans la mesure où les militaires, souvent, ne savent pas exactement quoi faire, on rentre dans une période assez incertaine. Bien malin qui peut dire ce qu’il va se passer, et qui va émerger. Une personnalité de la société civile ? Un autre membre du corps politique ? Cette incertitude va peut-être un peu durer."

  • A quoi peut-on s’attendre à présent au Mali ?

"Je dirais que ce n’est pas seulement au Mali, mais dans la sous-région, où l’on a des régimes qui sont faibles, autrement dit peu soutenus par leur population, d’autant moins que cette population est en situation difficile. Que va-t-il se passer ? Eh bien on ne le sait pas ! Je ne pense pas que des groupes djihadistes vont prendre le relais, même si l’armée est mal entraînée pour faire face à des attaques terroristes. Mais il va certainement y avoir des incidents dans plusieurs régions, qui vont marquer le coup, faire écho à ce qui se passe dans la capitale actuellement."

"Le pays voisin, le Burkina Faso, est dans une situation où la population supporte et se montre très patiente, mais elle commence à ne plus supporter. Or le régime n’a pas la capacité de répondre à tout ce qui fait l’insatisfaction des populations. Quant aux pays côtiers, Togo, Bénin, la situation est peut-être moins électrique mais l’on sent que c’est aussi tout à fait incertain."

"A un moment ou à un autre, ces pays vont aussi basculer. La Guinée n’est pas tranquille non plus. Et même la Côte d’Ivoire, considérée comme plus stable, n’est pas du tout tranquille : on sent, au nord du pays, que l’on rentre également dans une phase d’incertitude, avec des incursions djihadistes. Mais les djihadistes ne sont que le symptôme, comme la fièvre, qui n’est pas la maladie, il y a quelque chose d’autre qui provoque cette fièvre. La question qu’il faut se poser, c’est : quelle maladie est annoncée par cette fièvre ?"

  • Ce coup d’Etat peut-il amener un mieux pour le Mali ?

"Cela ne peut pas être pire. Oui, il pourrait y avoir une guerre civile, avec une mortalité importante, mais cela ne peut pas être pire. Ce qu’il peut se passer, c’est que, grâce à cet épisode militaire, on va peut-être voir apparaître des tendances sociales, qui vont s’imposer et exiger autre chose, c’est-à-dire que l’on sorte carrément de ce régime qui n’a pas d’avenir."

"Si un groupe parvient à esquisser quelque chose qui pourrait être perçu comme un 'futur', même tout à fait incertain, mais qui au moins soulève un certain enthousiasme, alors on pourrait arriver à une transition, quelque chose de surprenant et d’utilement surprenant, parce que cela pourrait inspirer aussi les pays voisins. Cela pourrait servir à tirer la sonnette d’alarme, pour montrer que l’on ne peut plus faire comme ces dix ou quinze dernières années."

"On est obligés de rentrer dans une phase de grande créativité politique en Afrique, et particulièrement en Afrique de l’Ouest. On doit inventer des réponses nouvelles. Comment vivre en paix, ensemble ? C’est la vraie question que tout le monde se pose, dans tout le Sahel."

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