Côte d'Ivoire : charbonnières au péril de leur santé

"Souvent, on tousse, on a des maux de tête à cause de la fumée", témoigne Fanta Cissé.
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"Souvent, on tousse, on a des maux de tête à cause de la fumée", témoigne Fanta Cissé. - © Mathias Le Clech

Impossible de les manquer. Elles sont des centaines, majoritairement des femmes, à s’activer sur des monticules bruns et mous, desquels s’échappent des faisceaux de fumée. Leur terrain à ciel ouvert s’étire sur des centaines de mètres. La fabrique artisanale du charbon de bois a noirci leurs pagnes colorés, leurs ongles, leur peau. Seules leurs boucles d’oreilles brillent encore.

Chaque jour, des dizaines de véhicules — taxis bleu ciel, minicars délabrés et 4X4 rutilants des industriels cacaoyers — passent devant elles pour entrer ou sortir de San Pedro, deuxième ville économique au sud-ouest de la Côte d’Ivoire. Mais "personne ne s’intéresse à nous", assure Awa Diabaté, porte-parole de l’association regroupant 18 femmes charbonnières.

Souvent, on tousse, on a des maux de tête à cause de la fumée

Leurs conditions de travail sont pourtant alarmantes. Pour fabriquer du charbon, elles récupèrent les copeaux de bois de la scierie adjacente, les disposent en une montagne d’un ou plusieurs mètres de haut. Puis elles l’humidifient "pour ne pas que le tas s’écroule", précise Awa Diabaté, creusent une dizaine de trous par lesquels la fumée s’échappe. À 44 ans, cette mère de cinq enfants dit gagner entre 7,50 et 15 euros par semaine. Les charbonnières ont choisi ce métier " par manque de moyens, beaucoup sont divorcées ou veuves " et arrêtent non pas à cause des risques sanitaires, mais lorsqu’elles ont assez d’argent pour entamer une autre activité.

Présentes chaque jour de la semaine, de 6h à 18h, ces femmes inhalent un air toxique qui devient irrespirable après 15 minutes. "Souvent, on tousse, on a des maux de tête à cause de la fumée. Si on a de l’argent, on va à l’hôpital, sinon on achète des comprimés à la pharmacie", témoigne Fanta Cissé, au regard triste mêlé de révolte. "On n’a pas de gants, on n’a pas de bottes, on n’a rien ! On travaille comme ça parce qu’on n’a pas les moyens", se désole Awa Diabaté.

Plus inquiétant: des dizaines d’enfants travaillent sur le site lorsque leurs parents n’ont pas les moyens de les scolariser. Ici, une adolescente d’une douzaine d’années en pagne jaune et noir, qui ne comprend pas le français. Là, une mère et deux bambins dont l’un a moins d’un an et des traces de charbon sur le visage. Dans les allées, d’autres enfants transportant des brouettes. "C’est dangereux, mais ces femmes n’ont pas le choix puisqu’elles viennent faire ce travail pour les nourrir", soutient Awa Diabaté qui ne souhaite pas que ses enfants suivent sa voie.

"Un tragique destin entièrement féminin"

Aussi loin que la doyenne Doumia Matchangué se rappelle, le site s’est formé avant les années 2000, autour du fleuve San Pedro. "Je suis venue ici pour travailler avec les hommes, à l’époque j’étais la seule femme. Mais en 2002, à cause de la guerre, ils sont rentrés chez eux au Mali ou au Niger. Moi-même je n’avais plus d’argent : j’étais veuve et je devais subvenir aux besoins de mes enfants et de ceux de mon frère, veuf aussi. Donc j’ai continué à fabriquer du charbon, puis le site s’est agrandi et d’autres femmes sont arrivées", raconte la charbonnière d’une soixantaine d’années, présidente de l’association des femmes.

Ces dernières années, la photographe ivoirienne Joana Choumali, qui vient de remporter le prestigieux prix Pictet, a documenté le travail de ces charbonnières, présentes sur trois sites à San Pedro. Son projet, intitulé "Sisi Barra" ("le travail de fumée" en langue bambara), a été publié dans le New-York Times. "J’étais choquée par la beauté – pulsion, répulsion – de cette fumée et de toutes ces silhouettes féminines, et le fait de savoir que c’est un destin qui passe de mère en fille, raconte-t-elle. Un tragique destin entièrement féminin, ce n’était pas banal. Je suis allée les voir, j’ai pris du temps avec elles, j’ai observé, photographié. Mon but, c’était d’attirer l’attention sur ces femmes-là, qu’elles puissent recevoir un soutien. Elles ont attiré l’attention d’une ONG suisse qui fait du commerce équitable. D’un point de vue personnel, ça a été un chemin particulier, la satisfaction de faire quelque chose, d’aider à travers la photographie."

Le site doit disparaître

Mais d’ici quelques mois, le site doit disparaître. "Vous conviendrez que c’est l’entrée principale de San Pedro et que ça ne fait pas beau de rentrer dans une ville et de découvrir ce spectacle, justifie Félix Anoblé, maire de San Pedro. Nous allons les envoyer dans une autre zone plus éloignée, en forêt. On installera des fours modernes et on les mettra avec les conditions qu’il faut."

"J’ai demandé à ces dames de partir d’elles-mêmes avant le 28 février. Passée cette date, bon, on les fera partir de force", prévient l’édile. De son côté, Awa Diabaté affirme qu’on ne lui a pas communiqué de date de départ.

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