Coronavirus : plus de 300.000 morts au Brésil, une épidémie hors de contrôle "et des craintes pour la démocratie"

Une situation hors de contrôle, des soins intensifs débordés, un système de santé au bord de l’effondrement, pour une deuxième vague de la pandémie du Covid-19 qui frappe le pays de 212 millions d’habitants dans quasiment tous ses Etats au même moment : le Brésil est aujourd’hui le deuxième pays qui compte le plus de morts, après les Etats-Unis.

Officiellement, les chiffres, dont on dit qu’ils sont sous-estimés, font état de plus de 300.000 morts.

Pas de quoi être optimiste, selon Frédéric Louault, professeur de Sciences politiques à l’ULB, spécialiste de l’Amérique du Sud : "Du point de vue sanitaire, je suis très pessimiste pour le Brésil.

Il avait tout pour être un modèle dans la gestion de cette pandémie

Et cela alors que le Brésil a, a priori, de très bonnes capacités au niveau sanitaire. Il avait tout pour être un modèle dans la gestion de cette pandémie. Localement, d’ailleurs, les gouverneurs se sont montrés à la hauteur. La Cour Suprême, qui a contredit certaines décisions du président, les jugeant irresponsables, s’est entendue dire par celui-ci que dès lors, le gouvernement n’avait plus la responsabilité de la lutte contre la crise sanitaire. Jair Bolsonaro s’est dédouané".

Changement d’attitude stratégique

Son récent changement d’attitude, la création d’un comité de crise, l’empathie dont il a fait montre vis-à-vis des familles des victimes de la pandémie n’est que stratégique, et provoqué par la réapparition de Lula, l’ancien président, disculpé de toutes ses charges.

"Le fils de Jair Bolsonaro, Flavio, sénateur, a dit à son père d’adapter son discours, notamment en matière de vaccination, pour contrer Lula.

Depuis un an et demi, Bolsonaro a tenté de se positionner en faveur de la population, en tablant sur l’économie, qui si elle devait s’effondrer causerait de pires dégâts que la pandémie. Mais le retour de Lula ruine ses efforts, et ce dernier a d’ailleurs d’emblée critiqué les décisions 'imbéciles' du président".

Inquiétude au-delà des frontières

L’inquiétude devant l’augmentation incontrôlable des cas (+90.000 ces dernières 24 heures, pour 3000 décès) a gagné les voisins du Brésil : en Argentine, on a fermé les frontières, le Venezuela a demandé une intervention de l’ONU.

Mais cela ne l’a pas empêché de proposer de l’aide aux gouverneurs des États du nord du Brésil, notamment en faisant parvenir de l’oxygène, qui manquait cruellement en particulier à Manaus, où est apparu le variant P1, nettement plus contagieux.

"Ce sont aussi des gestes politiques, qui entendent mettre la pression sur le pays et fragiliser davantage le président".

Médecins cubains sur place

Un président qui a cependant réactivé certaines collaborations, de son propre chef : "Plusieurs centaines de médecins cubains ont pu revenir au Brésil (la collaboration existante avait été interrompue par Bolsonaro lui-même) pour apporter leur aide dans les zones rurales".

Mais une aide internationale dont le pays pourrait avoir besoin semble hors de question : "Bolsonaro est un souverainiste, on l’a vu à propos de l’Amazonie. Voir débarquer des agences de l’ONU serait un coup très dur pour lui".

Vaccination laborieuse

D'abord opposé au vaccin, le président a promis aux Brésiliens qu’avec 500 millions de doses, ils seraient tous vaccinés avant la fin de l’année. Mais deux mois après son lancement, la vaccination progresse lentement dans ce pays qui était un modèle des campagnes vaccinales : seulement 3,7 millions de Brésiliens ont reçu deux doses en raison de problèmes logistiques et du manque de vaccins.

A ce stade, seuls les vaccins AstraZeneca et Sinovac (vaccin chinois) sont disponibles. Après avoir refusé pendant des mois d’acheter le vaccin Pfizer/BioNTech, Jair Bolsonaro a cédé et signé un projet de loi visant à accélérer les achats.

Menace pour l’humanité

"Aujourd’hui, le Brésil est une menace pour l’humanité et un laboratoire à ciel ouvert", a confié à l’AFP Jesem Orellana, épidémiologiste à la Fiocruz (l’Institut de Santé publique du Brésil). "Le mieux que nous puissions faire est d’espérer le miracle d’une vaccination de masse ou un changement radical dans la gestion de la pandémie".

Le nouveau ministre de la Santé, Marcelo Queiroga – le 4e en un an de crise sanitaire – a promis de tripler "à court terme", à un million par jour, le nombre de vaccinations.

Elections en ligne de mire

En ligne de mire au travers de la terrible crise sanitaire que traverse le Brésil se profilent les élections de 2022 : "Jai des craintes aussi pour la démocratie brésilienne", poursuit Frédéric Louault. "On se trouve devant une telle polarisation, avec deux camps irréconciliables, un président tout imprégné de hiérarchie militaire, qui décide seul, est littéralement obtus, et qui en plus est profondément traumatisé par l’attentat qui l’a visé en 2018, durant la campagne électorale, lui occasionnant des troubles paranoïaques".

"Psychopathe"

Cette personnalité complexe, qui se veut le "seul chef" s’est vu abandonné par d’anciens alliés, à cause de sa gestion calamiteuse de la crise : Joao Doria, gouverneur de l’Etat de Sao Paulo, ex-allié qui a refusé de le suivre dans ses errements en matière de mesures de protection, de confinement, de vaccination, le traite aujourd’hui de "psychopathe" et se positionne au centre droit.

Cette crise sanitaire que le président a refusé de prendre en compte, minimisant la situation, rejetant les gestes barrière, tablant sur l’économie avant tout risque fort de déboucher sur une crise politique majeure dans ce pays pivot de l’Amérique du Sud (le Brésil y totalise la moitié du PIB et la moitié des habitants).

Journal télévisé du 25/03/2021

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