Coronavirus en Italie: reportage exclusif au coeur de Bergame, la ville martyre qui ne compte plus ses morts

Note de la rédaction : la rédaction de la RTBF a fait le choix de diffuser ce reportage car il montre la réalité que traverse Bergame, ville du nord de l'Italie durant la pandémie de coronavirus. Attention, ces images peuvent dès lors, dans leur globalité ou à travers certains passages, heurter votre sensibilité.

Les corbillards qui font la file devant les grilles du cimetière de Bergame, le personnel des pompes funèbres qui porte des masques et l'église du cimetière débordant de cercueils, des images symboles de cette épidémie qui touche durement cette petite ville de Lombardie. Bergame, c'est cette ville que les Belges connaissent pour être une des destinations qui relie Charleroi à l'Italie du Nord, la zone la plus contaminée par le nouveau coronavirus. Dans cette province, 400 personnes sont décédées ces dernières 24 heures.

Terrés chez eux, les 120.000 habitants ont peur, et tous connaissent au moins une personne emportée par le Covid-19 ces derniers jours. Personne ne comprend pourquoi une mortalité aussi élevée (près de 9 % des malades sont décédés à ce jour) dans une zone où le système de santé est réputé pour sa qualité. "Cela ne s'explique pas, c'est la punition de Dieu, lance une passante. Dieu est fâché avec nous à cause de tout ce qui se passe dans le monde..."

Trois mois de prison

Depuis le 8 mars dernier, comme toute l'Italie, la ville de Bergame est confinée. La police contrôle piétons et véhicules pour faire respecter les mesures du décret d'urgence décidé par le gouvernement: sorties autorisées pour travailler, raisons de santé et nécessité urgente. La sanction peut aller jusqu'à trois mois de prison pour ceux qui ne respectent pas la règle. "Ce document est pour votre femme, elle aussi doit remplir le document pour dire où elle est née et donner la justification qui explique pourquoi elle sort de chez elle", explique un policier masqué à un passant. Selon la police, les infractions sont plutôt rares, mais les contrôles sont plus stricts vu la situation de crise dans la ville. "Tout n'est pas toujours clair, on doit comprendre s’ils nous disent la vérité ou s’ils cherchent des escamotages pour sortir de chez eux", déplore un carabinieri.

Nous faisons un seul transport, du lieu de la mort jusqu’au cimetière et basta!

Le maire de Bergame doit tout organiser pour sauver les vivants mais aussi s'occuper de faire reposer les morts. "Nous avons dû ouvrir l'église du cimetière et la chambre mortuaire, pour mettre les cercueils et les corps des personnes qui étaient trop nombreux dans les morgues des hôpitaux, relate Giorgio Gori. Car le nombre est vraiment énorme et le nombre de morts est probablement encore plus élevé que le chiffre officiel". Un employé des pompes funèbres a d'ailleurs rendu public ces terribles images de dizaines de cercueils déposés dans le temple de tous les Saints. "Nous savons que beaucoup de personnes sont en train de mourir, souvent des personnes âgées qui meurent dans les maisons de repos ou chez elles, sans que personne ne soit venu leur faire un test de dépistage et dire officiellement qu'ils étaient porteurs, mais manifestement, les symptômes sont toujours ceux-là", regrette le maire. 

Au cimetière monumental de Bergame, les corbillards font la file devant les grilles. Ces derniers jours, les employés du cimetière ont enterré un cercueil toutes les 30 minutes. Et ce sont les pompes funèbres qui s’occupent des formalité, les familles sont tenues à l'écart. "Ils ne peuvent pas être présents, le règlement de la région de Lombardie interdit la présence des parents aux funérailles, raconte Gianluca Parente, employé de pompes funèbres à Bergame. Nous faisons un seul transport, du lieu de la mort jusqu’au cimetière et basta!" Les défunts n'ont donc pas droit à une messe de funérailles, si ce n'est des obsèques en catimini et sans prêtre. "On ne peut rien faire, ils ne nous laissent rien faire!", se plaint un membre de la famille d'un défunt.

Seules les familles qui ne sont pas malades ou mises en quarantaine se déplacent pour apporter quelques fleurs. "Il y a énormément de décès dans les maisons, car les ambulances ne réussissent plus à emmener tous les malades dans les hôpitaux et donc ils meurent chez eux, Claudia Scotti, une employée de pompes funèbres. Cela devient très compliqué pour nous, car nous devons aller chercher un corps qui est positif au Coronavirus dans un appartement, où les lieux sont donc contaminés et nous devons entrer avec des protections. Si ce sont des morts Covid-19, nous ne les habillons pas, on les prend comme ils sont et on les met dans le cercueil, rien d'autre!"

Débordée par ces morts, la ville a d'ailleurs appelé l'armée à l'aide, un recours aux grands moyens comme en temps de guerre. Mercredi soir, un convoi militaire a donc emporté 65 cercueils pour les transporter vers d’autres villes du Nord de l'Italie où les corps seront incinérés. Car le crématorium de Bergame ne suffit plus. Filmé par un habitant, le convoi, parti discrètement par respect pour les morts, montre l'ampleur de la tragédie. Mais depuis lors, l'opération de transports des corps est quotidienne.

Les "fantômes", des héros redoutés

A l'hôpital St Jean XXIII de Bergame, la cadence des ambulances augmente chaque jour. Revêtus de leurs tenues de protection (les habitants les surnomment "les fantômes"), les infirmiers héros sont parfois malheureusement annonciateurs de morts. A Bergame, personne ne souhaite les voir arriver. Flambant neuf, l'hôpital compte 1000 lits, 500 sont occupés par les patients Covid 19. Sur la façade un immense dessin remercie le personnel soignant. "C'est vraiment un beau dessin, cela signifie beaucoup, cela signifie tout en ce moment, car en fin de compte nous sommes entre leurs mains", s'exclame une dame devant l'hôpital.

Depuis que toute la direction sanitaire est positive au Covid19, L'hôpital refuse l'entrée aux journalistes. 30% du personnel soignant est touchés, certains sont en réanimation, certains sont décédés. D'après le docteur Lorenzo Dantiga, l'hôpital ne tiendra pas à ce rythme: "Heureusement, jusqu'à présent, nous n'avons pas encore vraiment dû choisir entre les patients et laisser sans soins ceux qui en temps normaux auraient été réanimés. Mais cela arrivera, si les patients continuent à augmenter, le choix devient inévitable". 

A l’hôpital, le service de réanimation est débordé, les réservoirs d'oxygène sont vides, un système extérieur a dû être installé en urgence. Le corps médical ne s'explique pas cette mortalité élevée. "Ils meurent beaucoup pour deux raisons, d'abord parce-qu'il y a un entassement dans les hôpitaux, il y a trop de demandes. La seconde raison c'est que parce-que l’hôpital est une source de contagion, beaucoup décident de rester à la maison, et quand  arrive le moment où ils doivent partir à l'hopital, la maladie est déjà  trop avancée", affirme le Professeur Remuzzi du centre d'étude Mario Negri.

Le foyer dans une commune voisine?

A Bergame, tout le monde pointe du doigt la vallée voisine. Alzano Lombardo et Nembro, deux communes de 13.000 habitants, sièges de nombreuses industries, font la richesse de toute la région (des centaines d'entreprises sont en relation avec la Chine). Cet endroit a le taux de contagion le plus élevé d'Italie. Le foyer serait né en janvier dernier: un cas de pneumonie grave à l’hôpital d'Alzano Lombardo, mais personne n'a pensé au Coronavirus. 

Tous ceux étant passés par cet hôpital ont été contaminés. C'est le cas de la famille de Roberto Bonassi: son oncle et son cousin sont tous deux décédés. "Ils sont allés au service d'urgence pour une banale foulure à la cheville et ils ont été contaminés tous les deux, raconte Roberto. Ils ont été emmenés et plus personne ne les a revus, ils sont morts tout seuls, sans le réconfort d'une caresse ou d'un proche à leur chevet".

72 autres personnes sont mortes à Alzano en trois semaines. Le maire Camillo Bertocchi ne comprend toujours pas pourquoi le gouvernement n’a pas imposé dans sa commune un confinement total déjà fin février, comme ce fut le cas à Codogno, l'autre foyer de l'épidémie en Lombardie. "L'Institut Supérieur de la Santé avait mis notre zone sous surveillance et sur base de l'avis exprimé par les scientifiques, le gouvernement a pris sa décision. Il y a eu quatre jours de battement, où nous attendions la décision du gouvernement. Nous étions prêts à accepter toutes les décisions, même le confinement total, mais à cause de ces quatre jours de doute, la situation est vite devenue ingérable". 

L'Eglise mobilisée

Le village voisin pleure lui aussi plus de cent morts en douze jours. Lorsqu'une une ambulance stationne en rue, tous se demandent qui sera le suivant. Beaucoup craignent à présent d'être emmenés à l'hôpital, sans doute par peur de mourir seul. Car les morts vont seuls au cimetière, mais l’épidémie de Coronavirus empêche aussi tout réconfort en fin de vie. D'après le prêtre de la Basilique, quelques confrères se trouvent encore aux chevets aux malades.

"Nous, nous sommes là, même si nous devons vaincre notre peur humaine de la contagion, rassure Don Filippo Tomaselli. Nous avons décidé de répondre présent en tant qu'église. C'est important de dire que nous sommes présents et nous cherchons à tout faire pour que personne, je répète personne, ne meurt sans un signe de croix, un peu d'eau bénite, sans la chaleur d'une prière. Un de mes confrères ici dans la paroisse a d'ailleurs choisi de vivre tout le temps, jour et nuit, dans l'hôpital depuis que l'épidémie a commencé". Ce prêtre a été filmé cette semaine par une équipe de télévision italienne à l'hôpital de Treviglio, près de Bergame. Vendredi, il a été mis en quarantaine, contaminé lui aussi. A Bergame, treize prêtres sont morts depuis le début de l'épidémie. 

Cette province de Lombardie est encore aujourd'hui la plus contaminée d'Italie. Chaque jour le nombre de cas positifs au Covid-19 augmentent de 5 à 600 personnes, pour dépasser les 6000 malades.  A 18h, quand partout dans le pays, les Italiens des autres villes sortent sur leur balcon pour chanter et s'encourager en se disant que tout ira bien, la peur est tangible à Bergame et les balcons restent vides.


Retrouvez ce reportage exclusif de Valérie Dupont dans l'édition spéciale après le JT de 19h30


 

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