Coronavirus en Catalogne : "Sans ces coupes budgétaires, on aurait peut-être pu sauver des vies"

Tous les soirs, à l'heure des applaudissements, des soignants sortent de leurs hôpitaux publics catalans pour contester les coupes budgétaires dans leurs services
3 images
Tous les soirs, à l'heure des applaudissements, des soignants sortent de leurs hôpitaux publics catalans pour contester les coupes budgétaires dans leurs services - © RTBF

A Barcelone, des cernes sous les masques

Il regarde fixement la caméra de la RTBF. Il attend avec patience qu’elle ait immortalisé son image, tablier blanc, stéthoscope, masque sur le visage, dans ce couloir de l’hospital Bellvitge. Pierre Malchair dirige le service des urgences de ce grand hôpital public de Barcelone, l’un des plus grands d’Espagne.

Après deux mois de crise du Covid-19, c’est un homme fier de son travail mais épuisé qui regarde l’objectif.

Fierté, épuisement et regrets

Cette crise qui a agité ces couloirs ces dernières semaines, Pierre Malchair la compare à ce qu’il a vécu en mission lors du tremblement de terre en Haïti.
"Cela a été très difficile… A cause de la fatigue physique mais aussi à cause de la fatigue psychologique. Pour un patient, avoir des difficultés à respirer, c’est quelque chose de terrible. Et pour nous, le personnel soignant, comme on n’est pas des robots, voir ça, c’est très compliqué. On peut en voir un, deux, trois, quatre, mais quand sur une journée de 12 heures on en a vu 50, ça finit par impacter beaucoup le personnel".

Pour affronter le Coronavirus, l’hôpital de Bellvitge est passé de 34 à 124 lits en réanimation. Dans l’ensemble, il a pu faire face à la crise… Mais il n’en a pas été de même partout en Espagne. La vague était trop forte et le système de santé public est beaucoup plus fragile depuis une série de coupes budgétaires.

"De toute façon, c’était très difficile d’être totalement préparé à une pandémie pareille. Mais c’est évident que les coupes budgétaires dans le monde sanitaire en Espagne ont compliqué énormément le processus" regrette le médecin, "que ce soit en termes de nombre d’hôpitaux, de nombre de lits, de nombre de lits de soins intensifs, de stocks de matériel, de réduction du personnel… C’est une conséquence des coupes budgétaires du passé."

Hôpitaux déforcés, Hôpitaux débordés

Son regret est largement partagé dans les centres hospitaliers publics de Barcelone. Chaque soir, à l’heure des applaudissements, des médecins et des infirmiers sortent sur le seuil de leurs hôpitaux en brandissant des draps couverts de slogans.

Ils réclament les 5% de leur salaire qui leur ont été retirés en 2010.
"S’ils sont si fiers de la santé publique, qu’ils nous respectent enfin avec des actes et non des paroles !" apostrophe Juan Carlos Garcia, brancardier. "On veut notre salaire comme avant. Avec tout ce qu’ils ont coupé, on aurait tous pu s’acheter une voiture. On manque de personnel, on manque de matériel. On en a ras le bol. […] Sans ces coupes budgétaires, on aurait peut-être pu sauver des vies."

Avec cette pandémie, le mot "austérité" refait son apparition dans le débat public. A-t-elle coûté des vies ?

Raboter la santé pour redorer le budget

L’austérité avait commencé en Espagne en 2010.

Deux ans après le début de la crise des subprimes, le gouvernement espagnol de José Luis Zapatero avait été contraint, sous la pression de l'Union européenne, de réduire le salaire de tous les travailleurs de la fonction publique. Ensuite, avaient suivi des coupes drastiques dans le secteur de la santé.

Le personnel sanitaire avait vu réduire son salaire de 5%. La santé, en Espagne, est une compétence des régions mais cette coupe budgétaire avait été exigée par Madrid, vu l’ampleur du déficit, la situation financière épouvantable de l’Etat.

Le gouvernement catalan avait ensuite décidé de poursuivre les coupes : dirigé par l’indépendantiste Artur Mas, il avait lancé une cure d’austérité sévère en Catalogne dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

L’ex-élu de gauche Lluis Rabell se souvient : "le gouvernement catalan d’Arthur Mas se présentait à l’époque comme un "bon élève" des politiques d’austérité au niveau européen. C’était un gouvernement d’inspiration néolibérale, convaincu que le privé est plus efficace que le public. Il fallait "dégraisser l’état", comme on disait à l’époque".

"Il fallait dégraisser l’Etat"

En Espagne, c’est en Catalogne que l’austérité a été la plus drastique.

Aujourd’hui, la région dépense 20% de moins dans la santé qu’avant la crise de 2008. Entre 2010 et 2018, la Generalitat de Catalogne est passée de 14.000 à 13.000 lits. Et le personnel sanitaire a été réduit de 15%.

Les "centres d’attention primaires", où se rendent les Espagnols lorsqu’ils doivent consulter un médecin ont été les premières victimes de l’austérité : la Catalogne a perdu 900 médecins en 10 ans. La Catalogne qui dépense à présent 3.9% de son PIB pour la santé, la moyenne en Espagne étant de 5.9% et en Europe de 7.5%.

Ces trois dernières années, le budget santé est reparti à la hausse en Catalogne, la croissance aidant. Mais ni la région, ni l’Espagne n’ont retrouvé pour autant le niveau de dépenses santé d’avant la crise économique.

Le bilan du virus et le bilan de l’austérité

Bien sûr, une manche du combat contre le Covid-19 se joue en amont de l’hôpital, dans la prévention. Un confinement plus précoce aurait vraisemblablement pu alléger la pression sur les hôpitaux espagnols, comme au Portugal. Lors du bilan de l’épidémie en Espagne, les débats porteront en partie sur la vitesse de réaction des autorités espagnoles. Mais assurément aussi sur les dotations des hôpitaux publics et leur personnel.

Dans les centres hospitaliers publics de Catalogne en particulier, le bilan de l’épidémie sera étroitement lié à l’évaluation de cette politique d’austérité.

Avec, dans les hôpitaux qui ont été débordés par le virus, le sentiment d’avoir été bridé en pleine bataille par des choix politiques régionaux, nationaux et européens.


Suivez toute l'actualité européenne avec Euranet Plus, le premier réseau d'information européenne.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK