Coronavirus en Allemagne : des "manifestations corona" pour s'opposer aux restrictions jugées "alarmantes" par Merkel

Manifestation contre les mesures de lutte contre le coronavirus à Berlin, le 6 mai 2020.
Manifestation contre les mesures de lutte contre le coronavirus à Berlin, le 6 mai 2020. - © Kay Nietfeld - BELGAIMAGE

L’Allemagne, Angela Merkel en tête, prend de plus en plus au sérieux les "manifestations corona" qui vont à nouveau rassembler samedi dans tout le pays des militants d’ultragauche, de droite identitaire ou complotistes opposés aux restrictions restantes.

Ils devraient encore être plusieurs milliers samedi à battre le pavé à Berlin, Stuttgart, où 5000 personnes s’étaient réunies le week-end dernier, Munich ou dans de petites localités d’ex-RDA.


►►► À lire aussi : Toutes nos infos sur le coronavirus


Les grands rassemblements de ce type sont en principe interdits mais les municipalités les ont autorisés sous condition et avec une forte présence policière.

Les manifestants, assemblage hétéroclite de militants extrémistes, défenseurs des libertés publiques, opposants aux vaccins, voire d’antisémites, protestent contre le port du masque ou les restrictions de mouvement qui subsistent après le déconfinement. Certains vont jusqu’à revendiquer le droit d’être contaminé.

Les slogans comme "Nous sommes le peuple" ou "Liberté, Liberté !" font référence aux manifestations qui ont précédé la chute du Mur de Berlin en 1989.

D’autres protestataires sont issus de mouvements xénophobes plus récents, exigeant que "Merkel s’en aille" ou dénonçant la "presse mensongère". Ils sont soutenus par le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui espère bien surfer sur ces mobilisations. Un Allemand sur quatre dit comprendre ces manifestations, selon un sondage Civey.

Niveau élevé d’agressivité lors des rassemblements

Des violences ont déjà émaillé certains rassemblements. Le 1er mai à Berlin, une équipe de la chaîne ZDF a été violemment agressée par une dizaine de personnes proches selon la police de l’ultragauche. A Prina en Saxe, un policier a été blessé en marge d’un défilé.

La chancelière a elle-même jugé ces marches "alarmantes", auprès de dirigeants de son parti, et accusé la Russie d’être derrière des opérations de désinformation qui les nourriraient, selon le quotidien populaire Bild.

Ces mobilisations semblent avoir pris par surprise les autorités, d’autant qu’elles gagnent en intensité au moment où l’Allemagne, dont le bilan est à ce stade moins dramatique que ses voisins européens, a entamé une levée significative des restrictions.

L’équipe de Mme Merkel ne cache pas son inquiétude face au "niveau élevé d’agressivité" dans ces manifestations, selon les termes du porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert.

Dans la classe politique, ces "manifestations corona" réveillent le souvenir du mouvement islamophobe allemand Pegida.

Des marches hebdomadaires avaient réuni quelques centaines de personnes à partir de fin 2014 à Dresde, avant que le cortège ne grossisse de semaine en semaine quand Mme Merkel a décidé d’ouvrir les frontières aux réfugiés irakiens et syriens.

Ces marches ont servi de terreau à l’émergence de l’AfD, qui a fait une entrée inédite en 2017 au Bundestag.

Antisémitisme et théories complotistes

Outre les violences contre les policiers et journalistes, deux aspects inquiètent particulièrement les autorités.

Dès les premières manifestations à Berlin, des messages antijuifs ont été aperçus, accusant par exemple Rockefeller et Rothschild d’avoir "inventé le coronavirus" ou comparant ports du masque et de l’étoile jaune.

Ces manifestations "constituent un réservoir dans lequel antisémites, conspirateurs et négationnistes peuvent se retrouver", met en garde Felix Klein, commissaire du gouvernement pour la lutte contre l’antisémitisme.

Pour M. Klein, "il n’est pas surprenant que les théories antisémites fleurissent à nouveau dans la crise actuelle". "On reprochait aux Juifs les épidémies de peste, on les accusait d’empoisonner les puits", rappelle-t-il dans le quotidien Süddeutsche Zeitung.

L’autre composante est le succès des théories complotistes avec une fréquentation en nette hausse de groupes conspirationnistes sur Telegram ou Youtube.

Les thèses antivaccins y sont en vogue, comme les craintes liées au développement de la 5G.

"Malheureusement, nous assistons à une radicalisation souvent rapide de ces personnes (…) qui ne croient plus aucune information provenant de sources officielles et se plongent rapidement dans les communautés en ligne, perdant le contact avec la réalité", explique à l’AFP Miro Dittrich, spécialiste de cette thématique au sein de la Fondation antiraciste Amadeu-Antonio.

Ces dérives préoccupent jusqu’au sommet de l’Etat : le président de la République, Frank-Walter Steinmeier, est sorti de sa réserve jeudi pour prévenir qu’il valait "mieux porter un masque qu’un chapeau d’aluminium", traditionnellement associé en Allemagne aux conspirationnistes.