Coronavirus: dans le nord de l'Italie, le blues des généralistes

Chapeau sur la tête, mallette à la main.

Roberto Longaretti a ajouté un masque à ses attributs quotidiens. Mais épidémie ou pas, il n'a pas modifié ses objectifs: recevoir ses patients en consultation ou aller les voir chez eux, dans les vallées autour de Bergame, l'une des régions d'Italie les plus fortement frappées par le Covid-19.

Depuis le début de l'épidémie, le 21 février dernier, Roberto Longaretti a ainsi soigné plus de sept cents personnes, malades du coronavirus.

Il est l'un des rares médecins généralistes qui acceptent encore de se rendre à leurs domiciles. 


Derrière la porte, le virus et beaucoup de reconnaissance


Dans le village de Borgo di Terzo où Roberto Longaretti a rendez-vous ce matin, trois personnes sont mortes du Coronavirus. En sonnant à la porte d'une maison, le généraliste commente: "Aujourd'hui, je vais voir une quinzaine de patients. Ici il s'agit d'un homme qui a été hospitalisé, il est rentré hier à la maison et mon devoir maintenant est de suivre son évolution clinique qui est bonne maintenant, c'est un bon résultat".

Ce patient est encore testé positif. Après un mois d'hospitalisation, Giuseppe Meli doit encore vivre en isolement jusqu'au prochain test. Cette visite de son médecin de famille représente pour l'instant son seul contact humain. Il laisse libre cours à son soulagement, sa reconnaissance et une certaine émotion quand il ouvre la porte à son généraliste.

"Je dois le remercier" dit Giuseppe Meli. "Je vais user des mots un peu forts mais c'est grâce à lui si je suis rentré à la maison sur mes jambes… et pas entre quatre planches!"

Giuseppe Meli salue le courage du médecin. "Si tous les médecins de famille avaient agi comme lui, il y aurait eu beaucoup moins de morts. Beaucoup moins! Car on m'a raconté que beaucoup ont été envoyés aux urgences, mais quand il était déjà trop tard. S'ils avaient été auscultés avant et pris en charge… peut être qu'on aurait pu les sauver? Lui, il m'a sauvé en venant de suite chez moi."

En Italie, de nombreuses personnes malades non suivies par un généraliste se sont rendues directement dans les hôpitaux, sans forcément que leur état ne l'impose et elles ont contribué ainsi à y répandre le virus. 

S'exposer pour soigner

Roberto Longaretti a maintenu ses visites à domicile malgré un risque certain et les mauvaises nouvelles qui lui parvenaient.   

"Beaucoup d'entre nous n'avaient pas les protections nécessaires pour faire les visites ...Voilà la vérité" commente Roberto Longaretti. "Plus de cent médecins de familles sont tombés malades ici et six de mes chers collègues, de mes très estimés collègues, sont morts."

En Italie, 155 médecins sont morts du coronavirus et la moitié était des médecins généralistes. A Bergame, 150 médecins sur 600 sont tombés malades.

Les médecins de campagne comme Roberto Longaretti n'ont jamais vu arriver de combinaisons de protection. Il a dû composer avec les moyens du bord, avec ce qu'il a réussi à acheter. Un masque, des gants: sommaire.

De quoi inciter des confrères à interrompre leurs visites à domicile. 

Combler la pénurie par des médecins débutants

Depuis quelques semaines, le département de santé publique a décidé de créer six unités de suivis des patients Covid-19 à domicile. Des jeunes médecins sans expérience mais c'est mieux que rien.

A Bergame, Simone a donc, lui, les protections mais pas l'expérience. Ce jeune médecin encore en formation a déjà effectué une centaine de visites à domicile, vêtu de combinaison jetable, masque et gants. 

La patiente qui lui ouvre la porte est critique envers les autorités. 

"Ce n'est pas pour créer une polémique , beaucoup de gens ont commis beaucoup d'erreurs , ils ont mal organisé les choses. C'est vrai que c'était énorme comme épidémie mais elle a été mal gérée d'un point de vue sanitaire et le résultat... On le connait!"

"Au front avec des bottes en carton"

Le Président de l'ordre des médecins de la province de Bergame avait pourtant tiré la sonnette d'alarme dès le début de l'épidémie …

"Nous avons manqué de tout. Les protections individuelles n'ont pas été fournies et personne n'a instauré de voie particulière pour que les médecins puissent acheter ces protections" explique Guido Marinoni.

Il manie l'image pour se faire comprendre: les médecins de campagne ont été envoyés sur le front du coronavirus "avec des bottes en carton"… et ont ainsi propagé le virus dans la population.

"Les soldats italiens avaient été envoyés en Albanie, dans la neige, dans les montagnes  avec des bottes en cartons. Et ensuite, on avait fait la même chose pendant la campagne de Russie. Eh bien on a répété le même genre d'erreur et cela a provoqué une situation dramatique de la même manière désastreuse! Mais dans le cas de cette épidémie, les morts ont été plus nombreux!"

Un manque de généralistes avant la crise sanitaire

Le risque, le manque de protections face au risque, la maladie... ne suffisent pas à expliquer qu'aussi peu de généralistes franchissent les seuils des malades du nord de l'Italie. 

En Lombardie, l'âge moyen des médecins tourne autour de 60 ans: tous sont proches de la retraite. Il manque des centaines de généralistes car ils ne sont pas remplacés. La région privilégie les hôpitaux au détriment des généralistes.

Guido Marinoni commente: "cela a eu une influence dans la crise, car si on ne met pas assez de médecins sur le territoire, qu'on ne pense pas à les coordonner et qu'ensuite on ne les met pas dans des conditions de sécurité pour travailler … c'est clair que cela provoque un désastre !"

D'où vient la pénurie? 

Au siège de la région Lombardie, on renvoie la balle aux coupes budgétaires liées aux années d'austérité imposées par les gouvernement successifs.

37 milliards d'euros ont été rabotés de l'enveloppe nationale des soins de santé depuis 2012, un budget réduit de 8,8% en 8 ans: une perte pour les régions, compétentes en matière de santé.

Selon Giulio Gallera, Ministre de la santé de la Lombardie, c'est la source du mal. "Cela nous a contraint à réduire le nombre de médecins, à diminuer les bourses d'études pour former les spécialistes et les généralistes et donc on a de moins en moins de médecins."

A ses yeux, le tort est aux gouvernements nationaux qui se sont succédé à la tête du pays. "Ce sont des lois nationales que nous avons dû adopter et cela a clairement modifié notre système de santé. En Italie, il est moins structuré que dans les autres pays." 

Pourtant depuis 2015 en Lombardie, la Lega au pouvoir a décidé de privilégier les grands hôpitaux et le secteur privé, au détriment de la médecine territoriale.

Changer de cap après le "Tsunami"

A la Province de Bergame, au département de médecine générale, c'est Roberto Moretti qui a dû gérer le manque de médecins généralistes en plein pic d'épidémie. "C'était très difficile, parce que la moitié des services à planifier, c'étaient des gens malades! C'était un tsunami, une catastrophe arrivée d'un coup..."

Après cette épidémie, dit-il, la région sera contrainte d'investir davantage dans la médecine de proximité, notamment en augmentant l'offre de formations, "des formations de médecins de première ligne et des formations sur les maladies infectieuses. Et il faudra revoir aussi l'organisation du système" annonce Roberto Moretti. 

Ce n'est pas Roberto Longaretti qui le contredirait.

Le médecin de campagne énumère lentement, derrière son masque, les décès qui l'ont marqué.

"Vous savez ici, j'ai perdu des parents, mes oncles sont morts, j'ai vu mourir mes amis, j'ai vu mourir mes collègues et certaines personnes avec qui j'échangeais souvent quelques mots en rue."

Et sans transition, il évoque ce qu'il puise dans ces jours de deuil et de risque.

"Être entré dans toutes ces maisons et avoir fait de mon mieux pour aider les gens a permis de construire une relation et une estime réciproque qu'aucun salaire élevé ne pourrait me donner, aucune rétribution. Mon salaire est de voir que les gens se reprennent, qu'ils vont bien, que j'ai fait mon devoir et que les gens me font confiance et me soutiennent."

Demain, Roberto Longaretti remettra, une nouvelle fois, le seul masque qu'il possède pour visiter ses patients du jour.  L'épidémie aura marqué pour toujours ces médecins de famille: en Italie, les parents pauvres du système de soins de santé.

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