COP 25, la conférence de la déception: "Certains pays sont allés à Madrid avec l'intention de retarder les choses"

Jean-Pascal Van Ypersele,  climatologue à l’UCLouvain et conseiller scientifique de la délégation belge à la COP25, répond aux questions d'Africa Gordillo sur ce qui apparaît comme un demi-échec... ou un demi-succès, c'est selon.

Vous êtes déçu par le résultat de la COP 25 ?

Oui c'est décevant parce qu'on est à 15 jours de l'année 2020. C'était une année où l'on espérait que de nombreux pays allaient relever leur niveau d'ambition pour être enfin à la hauteur collectivement de ce qui est nécessaire pour limiter le réchauffement à 1,5 degrés au dessus du niveau préindustriel et ça ne s'est pas passé à Madrid. Ce qui ne s'est pas passé non plus, c'est la finalisation des règles de mise en oeuvre de l'Accord de Paris concernant les marchés carbone. Donc dans l'ensemble oui, c'est une COP très décevante. 

Quels ont été les points de blocage ?

Tout d'abord certains pays sont allés à Madrid avec l'intention de retarder les choses, notamment les Etats-Unis. Ils étaient bien présents à la COP 25 alors qu'ils ont annoncé leur retrait de l'Accord de Paris (retrait effectif dans un peu moins d'un an). Les Etats-Unis ont tout fait pour que les engagements soient les plus faibles possibles, sur le financement des pays en voie de développement par exemple. Ils ont tout fait pour ne pas être tenus un jour responsables des pertes et des dommages liés au changement climatique dans les pays en voie de développement. Le Brésil a également joué la carte du retardement en insistant de manière tout à fait déraisonnable sur l'utilisation des crédits carbone accumulés dans le passé dans le cadre du Protocole de Kyoto...Et ce ne sont pas de véritables réductions d'émissions de gaz à effet de serre alors que ce sont de véritables réductions de gaz à effet de serre dont on a besoin aujourd'hui. L'Australie a aussi joué ce jeu-là. Malheureusement, ces acteurs n'ont pas contribué à ce que la COP soit un succès.

A propos des marchés carbone que vous évoquez, cette COP a au moins permis de ne pas adopter des règles controversées...

Oui justement. Plusieurs des pays cités plus haut avaient des positions qui auraient pu conduire à des doubles comptages (comptabilisation de la réduction des émissions de CO2 tant dans le pays où la réduction a lieu que dans le pays qui a financé cette réduction). Mais ces doubles comptages ne protègent pas le système climatique. Cette manière d'envisager les choses va à l'encontre de l'intégrité environnementale de l'Accord de Paris puisque l'atmosphère ne voit que les réductions réelles. On ne peut pas compter une réduction même si ça plaît à certains pays. Et donc je crois qu'il valait mieux que l'adoption de ces règles soit postposée tant que le texte n'a pas été nettoyé de ce qui pouvait conduire à ces dérives. 

On a le sentiment que le gouffre entre les dirigeants présents à la COP 25 d'une part et la jeunesse et les scientifiques d'autre part n'a jamais été aussi grand...

Oui c'est tout à fait vrai. J'ai ce sentiment-là aussi. J'ai rencontré beaucoup de jeunes qui étaient là cette année, invités notamment par Greta Thunberg et qui participaient souvent pour la première fois à une COP. Ils sont bien au courant de la gravité de la situation et de la nécessité d'agir. les décisions prises à la COP ne sont pas à la hauteur de ce qu'ils attendent...à raison car ils savent que c'est leur avenir qui est en jeu e l'avenir des écosystèmes à la surface de la planète dont nous dépendons pour notre bien être. Oui, ce fossé est tout à fait choquant.

Quelque 200 pays ont participé à la COP 25. Comment analysez-vous les contributions européenne et belge à cette conférence internationale pour le climat de l'ONU ?

D'abord je veux me réjouir d'un point précis : la Belgique a signé avec une trentaine d'autres pays la déclaration proposée par le Costa Rica. Elle porte sur l'adoption d'une série de principes qui garantirait l'intégrité environnementale à propos des règles des marchés carbone. Cette signature belge, c'est positif. Positif que tous les gouvernements du pays (fédéral et régionaux) aient adopté cette déclaration.  Par contre, on sait que le niveau d'ambition de la Flandre n'est pas encore tout à fait à la hauteur de ce qui est demandé par l'Europe. Mais ce qui est plus préoccupant, c'est que la Belgique et la Flandre en particulier au sein de la Belgique jouent toujours un jeu de rattrapage.

L'Union européenne impose des réductions d'émissions et ensuite, dans le cadre-là, la Flandre et les autres régions aussi dans une certaine mesure, font juste ce qui est nécessaire. On joue rarement un rôle de leader. On anticipe rarement ce qui sera nécessaire demain. La Belgique est en situation de rattrapage et c'est décevant alors que notre économie pourrait bénéficier d'innovations, de technologies, de manière de faire qui permettraient d'être à la hauteur par rapport au climat. Tout cela pourrait être exporté, servir de modèle. Et donc, ce sont des opportunités que l'économie belge manque quelque part.

La prochaine étape, c'est la COP 26 à Glasgow en Ecosse, l'espoir est encore permis ?

Oui, un espoir sûrement. Vous savez les COP c'est parfois deux pas en avant et un pas en arrière. A Madrid, on a fait un pas en arrière. Il faut espérer que l'on fasse deux pas en avant à Glasgow. Ce serait exagéré de conclure que le système des conférences internationales sur le climat ne fonctionnent pas parce que celle de Madrid est un échec. L'an prochain, il faudra terminer les règles concernant les marchés du carbone. On ne pourra plus reculer. Mais le travail a tout de même bien avancé. Les choix à effectuer sont plus clairs. Je pense que l'année prochaine, on pourra aboutir sur cette question-là.

Quant au niveau d'ambition, on peut là aussi espérer que l'Union européenne aura concrétisé les intentions qu'elle a annoncées pendant la COP. Il est possible que la COP ait joué un rôle indirect positif dans l'adoption du Green New Deal et de l'intention européenne d'arriver à une neutralité climatique en 2050. Le conseil européen où le Green New Deal a été annoncé a en effet eu lieu pendant la COP organisée à Madrid, en sachant que le monde serait très attentif par rapport à ce qui serait décidé à Bruxelles. Tout cela doit évidemment être concrétisé à présent. Si c'est le cas, ça pourra peut-être servir d'exemple ou d'inspiration à d'autres à Glasgow l'année prochaine.

Officiellement l'année prochaine, tous les pays seront invités à revoir leur plan de lutte contre le réchauffement climatique à la hausse, vers plus d'ambition. L'échéance de l'année prochaine est très importante. Il faut bien comprendre aussi que la COP 25 était technique, une COP intermédiaire. 

Est-ce que l'échec de la COP 25 à Madrid est attribuable à la présidence chilienne ?

Je pense que c'est une partie de l'explication. Mais n'oublions pas que c'est un exercice collectif. Il y a 200 pays autour de la table. On ne peut pas mettre tout sur le dos de la présidence. Mais c'est clair que ce n'était pas une présidence très forte. Le Chili a notamment sous-estimé la charge de travail et n'est pas venu avec des équipes suffisamment nombreuses et bien préparées. Finalement, oui c'est vrai qu'une partie de l'échec partiel de cette COP vient de la qualité de la présidence. Malheureusement oui, c'est le cas. 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK