"Congo Lucha": le documentaire qui rend hommage à Luc Nkulula

Une des scènes d'arrestation des membres de La Lucha par les forces de l'ordre congolaises dans le film "Congo Lucha", un film documentaire de Marlène Rabaud
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Une des scènes d'arrestation des membres de La Lucha par les forces de l'ordre congolaises dans le film "Congo Lucha", un film documentaire de Marlène Rabaud - © Photographer: Sylvain Liechti

Ce samedi 08 décembre 2018, La Trois diffusera dès 21h05, le film documentaire "Congo Lucha" réalisé par Marlène Rabaud.

Pendant deux ans, alors que le Président Kabila refusait d’organiser des élections et que la République démocratique du Congo s’enfonçait dans la crise, Marlène Rabaud a filmé au plus près le combat que les jeunes de La Lucha (La Lutte pour le Changement) livraient depuis la ville de Goma, dans l’Est du Congo, contre le maintien au pouvoir de Joseph Kabila et pour la tenue d’élections. Soutenue par une équipe de cadreurs congolais, Marlène Rabaud offre avec Congo Lucha un témoignage précieux sur un moment-clef de l’histoire tumultueuse de la RDC.

Marlène Rabaud a pris des risques énormes pour réaliser ce film dont le personnage principal, Luc Nkulula est mort brulé vif en cours de tournage, dans des circonstances troubles. Sa maison est partie en fumée dans un incendie d’origine inconnue. Toutes les issues étaient verrouillées. Il a juste eu le temps de faire sortir quelques documents de valeur par la fenêtre, ses voisins et amis ont lutté pour essayer de le sauver, en vain. Il n’avait que 33 ans.

Nous avons rencontré Marlène Rabaud.

Comment avez-vous réussi à filmer les face à face tendus entre les forces de l’ordre et les membres de la Lucha, ainsi que les arrestations ?

Quand on est sur le terrain, il faut saisir l’action en temps réel. Dans ce cas-ci, il s’agit d’une action de La lucha qui décide de marcher le lendemain du dernier jour du mandat de Joseph Kabila. Les militants se dirigent vers la maison du gouverneur pour lui réclamer les clés, car ils considèrent que plus aucune autorité n’est légitime. La Lucha est dans son action, concentrée, elle marche. Elle fait face à un mur de policiers qui se déploient et qui ont pour ordre de  bloquer les militants et de les arrêter.

Chacun est dans son rôle, chacun est concentré sur ce qu’il a à faire. Et moi je suis là avec ma caméra, je suis entre les deux. Évidemment, il n’est pas possible de se présenter dans ce genre de situations. On est en direct et tout se passe ainsi de manière fluide.

En revanche, quand les militants de La Lucha sont sur les pick-up, arrêtés, prêts à être emmenés, c’est à ce moment-là que les policiers se tournent vers moi. C’est le moment de partir.

Avez-vous été menacée ?

Non.

C’est surprenant de voir la population observer les membres de La Lucha avec distance. Est-ce qu’elle soutient ce mouvement ?

Oui, évidemment que les congolais soutiennent La Lucha. Ils ne peuvent que la soutenir car le mouvement réclame de l’eau et de l’électricité, plus de démocratie, plus d’écoles, plus d’hôpitaux etc. Tout ça dans un mouvement pacifique. Mais la population a peur. Peur de se faire arrêter, de se faire torturer. Car les membres de La Lucha se font très souvent arrêter.

C’est donc très difficile pour le mouvement de mobiliser la masse dans les rues quand il s’agit de manifester pour exiger le départ d’un président qui veut rester au pouvoir. Mais il est aussi difficile de mobiliser la population quand il s’agit de participer au nettoyage des rues, par exemple.

Malgré tout, La Lucha a réussi à s’implanter dans tout le pays.

Dans le documentaire, le Dr Mukwegue encourage les membres de La Lucha à ne pas céder aux tentations de la corruption. Avez-vous assisté à des tentatives de corruption ?

Oui, les membres de La Lucha recevaient régulièrement des appels. Ils étaient sollicités par des députés qui leur offraient des études, des emplois. Il s’agit de résister à cette pression. Certains ont été exclus du mouvement pour avoir accepté de l’argent. La Lucha est un mouvement qui défend ardemment des valeurs très claires. Ses membres se battent pour un Congo nouveau. Ils sont intransigeants sur la corruption. Luc pensait que c’était la base de tout car, c’est de là que part l’injustice.

Etiez-vous sur place lorsque Luc Nkulua est mort brûlé vif dans sa maison ?

Non, je n’étais pas à Goma ce jour-là. J’ai activé mes contacts sur place, heureusement, des journalistes étaient présents. J’ai pu récupérer des images.

Sentiez-vous venir le risque que l’un des membres de la Lucha trouve la mort ?

Oui, particulièrement avec Luc. C’est une sensation que j’avais dès ma première rencontre avec lui. Il m’a prévenu. Il m’a raconté qu’il avait été nommé "1er ministre" d’un mouvement d’étudiants, 10 ans auparavant. Les trois "Présidents" de ce mouvement avec qui il a collaboré ont tous été assassinés. Il m’a raconté ça et il s’est mis à fredonner… Je lui ai demandé s’il avait peur. Il m’a répondu qu’il n’y pensait pas. J’ai vraiment eu ce sentiment qu’il était prêt à aller jusqu’au bout. C’était un homme qui n’avait pas de famille, qui vouait sa vie entière à la lutte. Je pense qu’il avait fait ce choix.

Pensez-vous que sa mort est due à un acte criminel ?

Oui. L’enquête de la police a conclu à un incendie accidentel suite à l'explosion de batteries qui alimentaient les panneaux solaires. Mais on sait que l’incendie a pris au rez-de-chaussée et que les batteries se trouvaient au 1er étage. On sait aussi que les voisins ont jeté des seaux d’eau dans le salon et qu’ils ont vu la télé allumée. Cela signifie que l’électricité fonctionnait toujours et que les batteries n’ont pas explosé.

Quel souvenir en particulier gardez-vous du tournage ?

Cette rencontre avec tous les membres de La Lucha était extraordinaire. Ils donnent beaucoup d’espoir. Je suis aussi particulièrement heureuse d’avoir réussi à capter les deux dernières années de vie de Luc. En même temps, je garde une profonde tristesse. Aujourd’hui, La Lucha voit en Luc un Lumumba qui était en devenir. Je suis contente d’avoir fait ce film pour lui rendre hommage.

Le documentaire "Congo Lucha" sera diffusé le 08 décembre 2018 sur La Trois à 21h05 et sera ensuite disponible sur Auvio pendant un mois.

Archives TV5 Monde 11/06/2018

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