Congo: le M23 refuse de quitter Goma et exige le départ de Kabila

La rébellion congolaise du M23 a annoncé mercredi avoir pris le contrôle de Sake, une localité située à une vingtaine de kilomètres de la ville de Goma qu'elle avait conquise mardi, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC).

"Nous n'allons pas nous arrêter, nous continuons vers Bukavu", capitale régionale du Sud-Kivu, située à environ 200 km au sud de Goma, a-t-il ajouté.

Dès lundi, les rebelles, arrivés aux portes de Goma, ont posé un ultimatum exigeant l'ouverture de négociations politiques, exigées depuis des mois, ce que Kinshasa a toujours refusé.

Le M23, formé en mai, est composé essentiellement d'ex-combattants du Congrès national pour la Défense du Peuple (CNDP), qui avait déjà défait l'armée congolaise dans le Nord-Kivu en 2008. Intégrés dans l'armée régulière après un accord en 2009, ils ont déserté et repris les armes en avril contre Kinshasa, l'accusant de ne pas respecter cet accord qui prévoyait le maintien des grades. Ils s'opposent aussi à des affectations qui les éloigneraient de l'est de la RDC, leur région d'origine.

Kinshasa et l'ONU accusent le Rwanda, mais aussi l'Ouganda de soutenir militairement le M23, ce que ces deux pays démentent.

Joseph Kabila: la prochaine cible

Franchissant un nouveau pas, le M23 a affirmé mercredi vouloir marcher jusqu'à Kinshasa et a exigé le départ du pouvoir de Joseph Kabila. "Nous irons jusqu'à Bukavu, Kisangani et Kinshasa" a lancé le porte-parole du M23, le colonel Viannay Kazarama à une foule d'habitants de Goma réunie pour un meeting improvisé au stade de la ville.

"Monsieur Kabila doit quitter le pouvoir parce qu'il n'a pas remporté les élections de l'année dernière" a-t-il ajouté, une allusion aux accusations de fraude portées par l'opposition contre Kabila à la présidentielle de novembre 2011.

Cette réunion, convoquée mardi par le M23 pour identifier les policiers et militaires restés à Goma malgré le départ de l'armée régulière s'est transformée en meeting, la population ayant rejoint le stade. "Vous devez nous rejoindre, a-t-il lancé aux policiers et aux soldats car nous militons pour le bien-être des militaires".

Mercredi, un communiqué des présidents congolais Joseph Kabila, rwandais Paul Kagame et ougandais Yoweri Museveni demandait au M23 de quitter Goma, ce que le président du mouvement rebelle M23 Jean-Marie Runiga a clairement rejeté auprès de la RTBF. (Ecoutez l'interview de Maryse Jacob ci-contre).

Les trois présidents avaient exigé mercredi à Kampala des rebelles congolais du M23 qu'ils se retirent de Goma."Le M23 doit cesser immédiatement son offensive et se retirer de Goma", ont déclaré les trois chefs d'Etat, réunis depuis mardi soir en Ouganda.

"Un plan à cette fin est en train de leur être transmis (au M23). Le gouvernement de RDC, de son côté, a pris l'engagement de rechercher promptement les causes des désordres et d'y remédier du mieux qu'il peut", ajoutent les trois présidents dans ce texte. "Les présidents Museveni et Kagame ont dit clairement, que même si il existe des revendications légitimes de la part du groupe mutin connu sous le nom de M23, ils ne peuvent accepter l'extension de cette guerre ou accepter l'idée d'un renversement du gouvernement légitime de RDC ou d'un affaiblissement de son autorité", selon le communiqué.

"Nous n'allons pas nous retirer, car nous n'avons pas eu de négociations en direct avec le gouvernement de Kinshasa. Le président Kabila refuse de négocier, a répondu Jean-Marie Runiga au micro de la RTBF.

Kabila sous pression pour négocier

Difficile, admettent les analystes, de savoir si la prise de Goma marque le début d'une conquête d'un territoire plus vaste ou si elle vise surtout à accentuer la pression sur M. Kabila et l'ONU qui, malgré une force de plus de 17.000 militaires en RDC, a été incapable de stopper l'avancée rebelle.

"Plus les rebelles peuvent montrer leur capacité à conquérir du territoire et à compliquer la vie de Kabila, tout en rendant ridicule son refus de négocier alors que son armée se contente de fuir, plus les perspectives de pourparlers s'ouvrent", estime Frederick Golooba-Mutebi, professeur ougandais à l'Université britannique de Manchester.

Mais pour Thierry Vircoulon, du centre de réflexion International Crisis Group (ICG), M. Kabila n'est pas encore acculé au point d'accepter de négocier. Les autorités de Kinshasa "ont perdu sur le terrain mais pas au point de négocier", estime-t-il,

D'autant, note-t-il, que les autorités congolaises s'appuient sur une légitimité diplomatique vis-à-vis de la communauté internationale qui a sévèrement critiqué ces derniers mois le soutien présumé de Kigali au M23.

De son côté, Jason Stearns, analyste indépendant sur les Grands Lacs, note sur son blog que la prise de Goma "éclaire d'une lumière crue l'implication rwandaise, mais la pression des bailleurs a jusqu'ici peu effarouché Kigali, plutôt enhardi par son siège au Conseil de sécurité de l'ONU". Le Rwanda doit intégrer à compter du 1er janvier ce Conseil en tant que membre non-permanent.

Et la conquête de Goma met désormais la communauté internationale devant un "fait accompli", sans autre choix désormais que de parler au M23 et de demander l'aide du Rwanda, estime le chercheur.

Les critiques envers la Mission de l'ONU pour la stabilisation de la RDC (Monusco) se sont multipliées depuis la chute de Goma, appelant à un renforcement de son mandat. Les Casques bleus se défendent en affirmant que leurs effectifs et leur mandat étaient insuffisants pour intervenir.

"Il y aura quelques lamentations au QG de l'ONU pour n'avoir pu empêcher la chute de Goma, mais en fin de compte, personne ne voudra lui donner un mandat réaliste ou des forces suffisantes pour mener celui qu'elle a déjà", estime Laura Seay, professeur de Sciences politiques au Morehouse College aux Etats-Unis.

"Je ne pense pas cette fois que le M23 lâchera très facilement", estime un analyste spécialisé dans la région ayant requis l'anonymat, en référence à de précédents accords passés avec les mêmes chefs rebelles, les maintenant à l'extérieur de Goma ou les intégrant dans les Forces armées de RDC (FARDC). D'autant plus que Kinshasa refuse désormais de réintégrer des rebelles, échaudée par l'échec de précédentes tentatives.

Les provinces des Nord et Sud-Kivu sont le théâtre de conflits quasiment ininterrompus depuis la fin du génocide de 1994 au Rwanda, en raison de leurs richesses en ressources minières et agricoles, que se disputent le gouvernement congolais, divers mouvements rebelles et les pays voisins, l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi.

Goma privée d'eau potable

La ville de Goma est privée d'eau potable, du fait de coupures d'électricité empêchant notamment des pompes de fonctionner, a-t-on appris auprès d'habitants.

Dans l'ouest de la ville, des lignes à haute tension avaient été détruites mardi à la mi-journée, dans la direction prise par l'armée pour fuir. Le seul approvisionnement en eau désormais possible est le lac Kivu, considéré comme insalubre en raison d'émanation permanente de gaz méthane à la surface, selon des habitants rencontrés en ville.

Aucun bilan des violences de mardi n'a pu être obtenu. Mais dans l'ouest de la ville, des corps inanimés de soldats de l'armée régulière et d'un civil gisaient encore sur le sol, mercredi, a constaté un photographe de l'AFP. Des obus non explosés étaient visibles dans les ruisseaux. Plusieurs maisons dans la ville avaient été détruites par des obus ou le passage de blindés.

Au lendemain de la chute de la ville, désormais sous le contrôle du Mouvement du 23 mars (M23), les habitants ont repris lentement leurs activités mercredi matin. Le marché de l'ouest de la ville était ouvert et les habitants circulaient normalement.

La Monusco n'a pas pour mandat de "casser du M23"

La tâche des Casques bleus de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en RDC (Monusco) est de "protéger les civils" mais non de "casser du M23", a affirmé mercredi le chef des opérations de maintien de la paix de l'ONU, Hervé Ladsous.

"Le mandat porte d'abord sur la protection des civils. Eh bien, la Monusco protège les civils. Le métier de la Monusco, ce n'est pas de casser du M23. Ce n'est pas son mandat", a-t-il affirmé à Radio France Internationale (RFI), en récusant les termes d'"échec" et d'"humiliation" pour les Nations unies. "Notre mission n'est pas d'entrer en conflit frontal avec tel ou tel groupe armé. Elle est d'appuyer les forces armées congolaises - il faut encore que les forces armées congolaises soient présentes sur la scène - et puis, d'empêcher les abus qui mettent en cause les civils", s'est-il justifié.

Selon M. Ladsous, les troupes du M23 sont entrées dans Goma "au nez et à la barbe des troupes congolaises". "Il faut réaliser qu'il y avait 7000 troupes congolaises et qu'elles se sont, malheureusement, évaporées dans la nature", a ajouté M. Ladsous.

Il a comparé ce chiffre avec celui des 1500 Casques bleus de la Monusco déployés à Goma, une ville de près d'un million d'habitant.

Selon M. Ladsous, les hélicoptères armés de la Monusco ont, depuis le début de cette opération, tiré "des centaines de roquettes, de missiles" et les tanks "des centaines d'obus, pour enrayer cette offensive, avec toutes ces conséquences humanitaires". "Des statistiques pareilles, on ne les voit dans aucune autre opération de maintien de la paix", a-t-il souligné, rappelant que la définition du mandat de la Monusco - "le plus robuste" jamais accordé à une mission onusienne de paix - était du ressort du Conseil de sécurité.

Le "patron" des opérations onusiennes de maintien de la paix a par ailleurs indiqué que la Monusco ne collaborerait pas volontiers avec le M23. "Nous avons des politiques de conditionnalité, qui ne nous permettent pas de collaborer avec des gens qui sont coupables des pires exactions. N'oublions pas qu'au fil des mois, le M23 s'est rendu coupable d'attaques terribles contre les civils, qui ont fait un très grand nombre de victimes, et d'attaques contre les femmes. Il s'est rendu coupable de recrutement d'enfants qui ont été abominablement mal traités, y compris sur le plan sexuel.

"Tout cela exclu le principe d'une coopération. Maintenant, qu'il puisse y avoir coexistence dans certaines situations, et que de toute façon il faille faire face à certaines situations d'urgence, là c'est la réalité", a expliqué M. Ladsous.

Ce mercredi matin sur les ondes de La Première, le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, a appelé à élargir le mandat de la Monusco afin de lui permettre de combattre la rébellion, le cas échéant. Il a également appelé à "l’arrêt des violences sur place et une condamnation très ferme des rebelles".

RTBF avec Belga

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