Congo-Belgique: l'histoire d'une incompréhension

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Depuis Kinshasa, la RTBF entame trois journées de débats et de rencontres autour des cinquante ans de l'indépendance du Congo. Aux micros de Georges Lauwerijs et de François Ryckmans, Juliana Lumumba et Philippe Buyoya reviennent sur "l'histoire commune".

L'histoire de la période coloniale n'est plus à l'ordre du jour des programmes scolaires au Congo et plus généralement, les Congolais en général connaissent très mal l'histoire de leur pays, car elle n'est pas enseignée. Ils n'en connaissent donc que des bribes et des clichés, expliquent les deux invités, le professeur de sciences politiques Philippe Biyoya, et Juliana Lumumba, la fille de Patrice Lumumba, l'ancien premier ministre congolais.

L'un de ces clichés, c'est le statut d'évolué, qui était reconnu à certains Congolais de l'élite au travers d'une "carte d'immatriculation". Une forme de mépris, confirme Juliana Lumumba : "Pour avoir le statut d'évolué, on venait voir si vos enfants dormaient avec un pyjama, si vous aviez des taies d'oreillers, si vous aviez des toilettes à l'intérieur de la maison, et si les enfants avaient une table pour faire leurs devoirs..."

Incompréhension, dès l'origine

Cette idée de s'assimiler aux blancs, qui n'a, selon François Ryckmans, concerné qu'une très petite minorité de Congolais, s'est ensuite retournée au milieu des années cinquante. Car c'était un échec et les évolués bénéficiaires de ce statut se rendaient compte qu'ils n'avaient aucun intérêt dans cette démarche.

Patrice Lumumba lui-même, dans le fameux discours qu'il tint lors de la déclaration d'indépendance devant le Roi, donna lui-même toute la mesure de l'impasse que constituait ce statut : "Qui oubliera qu'à un Noir, on disait 'tu', non certes pas comme à un ami, mais parce que le 'vous' honorable était réservé aux seuls Blancs".

Pour Philipe Biyoya, ce discours a eu un retentissement dans toute l'Afrique. Il faut d'ailleurs bien comprendre, dit-il, que Patrice Lumumba n'a pas seulement parlé des Congolais, mais des Noirs. "Il a prononcé ce discours pour donner un sens à l'histoire", dit-il. Rappelant les convictions de Patrice Lumumba et sa perception d'une Belgique anti-coloniale, qui participait elle-même, en 1960, à l'enterrement de la colonisation, il pense que Patrice Lumumba "n'avait pas l'intention de s'adresser directement aux Belges ; et d'ailleurs lorsqu'on lui fait la remarque après le discours que la délégation belge a été vexée et plus particulièrement le Roi, il va s'en étonner ..."

Cinquante années d'incompréhension entre les Belges et les Congolais trouvent peut-être déjà là un point de départ...

Diffuser les conclusions de la commission d'enquête Lumumba

Cette incompréhension va se traduire dans la chute de Patrice Lumumba, puis sa mort, dans laquelle on sait que la Belgique eut un rôle trouble. Une commission d'enquête a pointé cette responsabilité mais aucune poursuite n'avait été engagée à l'issue de se travaux. Tout récemment pourtant, des enfants de Patrice Lumumba ont expliqué qu'ils allaient déposer  plainte en Belgique pour l'assassinat de leur père. Juliana Lumumba n'a toutefois pas souscrit à cette initiative. "Je respecte parfaitement la démarche de mes frères et je la comprends ; mais j'ai une démarche différente : nous avons eu la commission parlementaire et je trouve que la Belgique a eu un courage politique certain de regarder son passé en face", se justifie-t-elle. Pour autant, on ne connaît pas de manière claire l'identité des assassins et de leurs complices. Elle plaide pour que les travaux de cette commission d'enquête parlementaire soit rendus publics, publiés et très largement diffusés au Congo, "car c'est la restitution de notre passé".

La Belgique doit assumer davantage

Mais l'histoire n'est pas univoque et la relation belgo-congolaise demeure ancrée sur une histoire partagée. En témoigne la présence du Roi aux festivités du cinquantenaire de l'indépendance.  "On ne s'est jamais départis de l'amour de la Belgique. Nous sommes le seul peuple colonisé qui a fait du colonisateur un parent (...) et la présence du Roi donne une dimension de légitimité à notre histoire", dit Philippe Biyoya. Mais encore faudrait-il que la Belgique assume, conclut-il, ses responsabilités de "parent".

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Thomas Nagant

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