Congo 1960 – épisode 7 : le 24 juin, lutte pour le pouvoir au sommet – Kasa-Vubu est élu président et Lumumba devient Premier ministre

Un président et un gouvernement, in extremis.

Le 24 juin 60, nous sommes à six jours de l’indépendance. Le Congo a, de justesse, un gouvernement et un chef de l’Etat. La course contre la montre lancée il y a quatre mois se termine dans la précipitation et la confusion. La Belgique officielle veut croire qu’elle a réussi son " pari congolais ". Elle se félicite de sa " politique hardie d’indépendance ", et parle d’un " bon commencement ". En réalité, la formation du gouvernement a été au cœur de plusieurs affrontements très durs entre Belges et Congolais, mais aussi entre les partis et les leaders congolais. Un véritable combat pour le pouvoir au sommet, avec un feuilleton de rebondissements et de déclarations agressives. Le climat est tendu dans la colonie, alors que la ville et le pays préparent les cérémonies officielles et les fêtes du 30 juin.

« Nous étions ministres, on ne contrôlait rien ! »

Thomas Kanza est ministre le 30 juin. Il a 27 ans, et il nous raconte, en l’an 2000, comment il est désemparé : " Déjà la formation du gouvernement par Patrice Lumumba ! Voilà un pays qui devient indépendant le 30 juin, et le gouvernement est formé six jours plus tôt ! Nous étions ministres, on ne contrôlait rien, on n’avait même pas de bureau, pas de résidence, on avait juste les voitures, les belles voitures. C’était vraiment de l’improvisation. Il n’y a pas eu du tout de préparation, on était débordés. " De nombreux leaders congolais perçoivent confusément que l’indépendance sera une indépendance de façade. La plupart des Belges comptent bien que l’essentiel reste entre leurs mains.

« Les Belges savaient que le Congo allait avoir besoin d’eux pendant dix ans »

Thomas Kanza se rappelle la " Table ronde ", qui, en janvier 1960, décide cette indépendance en trompe-l’œil :

" En Belgique, à la Table ronde, il y a eu vraiment l’abandon des Belges. Ils ont décidé :

" Puisqu’ils veulent l’indépendance politique, on va la leur accorder… "

Et donc, on se ‘débarrasse’en quelque sorte du Congo ?

" On s’en débarrasse. On sort par la porte pour entrer par la fenêtre. Parce que l’indépendance politique c’était bien, mais l’indépendance économique n’était pas là, ni la préparation diplomatique, ni la préparation militaire. Donc, les Belges savaient que le Congo allait avoir encore besoin de la Belgique pendant dix ans, pendant vingt ans ! "

Lire aussi : Congo 1960, épisodes 1, 2 et 3 : la Table ronde belgo-congolaise

Episode 1 : le 20 janvier 1960, il y a 60 ans, la Table ronde, le Front commun des Congolais

Episode 2 : le 27 janvier 1960, les Congolais annoncent : l’indépendance, ce sera le 30 juin

Episode 3 : le 20 février 1960, la fin de la Table ronde, le " pari congolais " des Belges, un pari qui sera perdu

Le camp des nationalistes explose : l’affrontement entre « durs » et « modérés »

Les élections de mai 1960 au Congo ont consacré la large défaite des partis pro-belges, pour donner la victoire aux partis nationalistes. Mais, à l’intérieur de ce groupe, un nouveau clivage a surgi et tourne à la confrontation parfois brutale. Patrice Lumumba et son parti, le Mouvement national congolais (MNC-Lumumba), est arrivé en tête avec ses alliés directs. Ils prônent une politique de distance ou même de rupture avec l’ordre colonial. Patrice Lumumba crée un axe politique fort : l’" Alliance nationale ", qui deviendra ensuite le " Bloc nationaliste ". En face, se retrouvent des nationalistes qui se qualifient eux-mêmes de " modérés " et de " raisonnables ". Ils veulent une transition en douceur et s’opposent publiquement à ceux qui " voudraient transformer le Congo en terre de feu et de sang ". Dans ce groupe, se retrouvent des partis dominants dans leur région, comme l’ABAKO de Joseph Kasa-Vubu, à l’ouest du pays, ou le MNC-Kalonji, au Kasaï, la province du diamant, au centre-sud du Congo. Cet ensemble forme le " Cartel d’union nationale ". Mais, contrairement à l’alliance autour de Lumumba, le cartel est dispersé et manque de cohérence et d’un leadership clair.

Lire aussi : Congo 1960, épisode 6 : mai 1960, l’alliance autour de Lumumba en tête aux élections

Un président : Kasa-Vubu ou Lumumba ?

Au départ, Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba, les deux grands leaders nationalistes congolais, rêvent tous deux du poste de chef de l’État, considéré par eux comme le plus important. Comme le raconte Anicet Kashamura, ministre du gouvernement Lumumba et proche de lui : " Au départ, il n’y a rien qui oppose Lumumba et Kasa-Vubu, sauf les ambitions personnelles et le caractère. Leur adhésion au nationalisme, c’était pareil. Lumumba aimait aussi le pouvoir comme tout bon Africain, comme tout bon Européen aussi ! Il voulait être Premier ministre et même être plus, président, alors que Kasa-Vubu disait : ‘Non, c’est moi le père du nationalisme au Congo, il faut que je sois président’. Ce sont des questions que l’on pouvait régler. C’est dommage, parce que c’est une des raisons de la crise que nous avons vécue. "

11 images
Le président Joseph Kasa-Vubu, le Premier ministre Patrice Lumumba et le ministre des Affaires étrangères Justin Bomboko accueillent le roi Baudouin à Léopoldville, le 29 juin 1960. © Tous droits réservés

Kasa-Vubu et Lumumba : deux figures marquantes

Le chassé-croisé entre les deux hommes s’explique par l’histoire. Ils sont les deux grandes figures du nationalisme congolais, mais ont évolué politiquement, comme l’explique l’historien Jean-Marie Mutamba :

" Si on se place en 1956 et qu’on entend le discours tenu par les deux personnalités, Lumumba paraît à ce moment-là vouloir nettement être un collaborateur des Belges. Lumumba veut être un ami des Belges. Lumumba, lui, se voit ‘assimilé’, il se met du côté des Belges. Kasa-Vubu, lui, se met du côté des Congolais. Mais Lumumba va évoluer très vite grâce aux contacts qu’il a pu prendre au congrès d’Accra, où il est allé. Lumumba va ensuite devenir de plus en plus radical. Tandis que Kasa-Vubu paraît, alors, c’est vrai, comme quelqu’un de modéré par rapport à Lumumba qui, lui, monte en flèche. "

" Ce sont certainement deux personnalités marquantes, et ce n’est pas le fait du hasard que l’un ait été président de la République et l’autre Premier ministre. "

Lire aussi : Le 4 janvier 1959, le soulèvement de Léopoldville

Dans un même combat, mais concurrents, avant de devenir adversaires

Jusqu’à la Table ronde de janvier 1960, Joseph Kasa-Vubu est considéré en Belgique comme un " extrémiste ", mais une fois l’indépendance acquise, il insistera sur les bonnes relations futures avec la Belgique. Et dès la fin de 1958, Patrice Lumumba épouse le combat d’une indépendance totale et du panafricanisme, tout en appelant les Blancs du Congo à y rester. Lumumba et Kasa-Vubu sont certes concurrents, tout en étant dans un même combat : ils sont sur la même ligne à la " Table ronde " de Bruxelles, et resteront liés pendant la crise de juillet et d’août 1960, malgré d’importantes divergences de vues. Ces deux leaders ont des caractères très opposés, décrits par leurs proches : Kasa-Vubu est perçu comme un sphynx, prudent, calculateur et d’apparence mesurée, et Lumumba comme communicatif, vif dans ses réactions, parfois impulsif ou désordonné, et tribun convainquant.

Lumumba revendique d’être « formateur » du gouvernement

Le MNC-Lumumba est arrivé en tête aux élections, mais sans majorité absolue : Lumumba exige logiquement d’être chargé de former le futur gouvernement. Il argumente et menace : nous avons remporté " une victoire écrasante. Au nom de la démocratie, c’est le MNC qui doit former le gouvernement, comme dans tous les pays du monde. Si les manœuvres se poursuivent, nous serons obligés d’inviter le peuple à proclamer lui-même son indépendance ". Mais l’échiquier politique congolais est très dispersé et traversé de conflits.

Le ministre belge Ganshof prend la main : un feuilleton politique très « à la belge »

Un officiel belge a la main dans ce climat tendu : le ministre-résident du Congo, Walter Ganshof van der Meersch. Ce troisième ministre du Congo est arrivé à la mi-mai 1960 à Léopoldville. Ganshof est chargé de la continuité du maintien de l’ordre et de la sécurité. Il vient gérer la transition et éviter le vide du pouvoir. Certains parlent de lui comme un " proconsul ". Or, à Bruxelles, beaucoup de responsables sont ouvertement hostiles à un gouvernement Lumumba : " Tout sauf lui ! ". Le ministre Ganshof s’apprête, lui, à lancer sa propre mission d’information pour mettre en place un gouvernement et un chef de l’Etat.

Lumumba : « Les Belges veulent m’écarter »

Patrice Lumumba et ses proches affirment publiquement que Ganshof est venu pour " écarter Lumumba ". Lumumba exigera par la suite le départ du ministre en accusant pêle-mêle le Palais, le gouvernement belge et l’administration coloniale de tout faire pour mettre en place un " gouvernement fantoche ". Même le Times, avec d’autres journaux étrangers, regrette que cette mission puisse être interprétée comme une manœuvre belge pour mettre en place un " gouvernement fantoche ".

Des renforts de l’armée belge

Au même moment, après une campagne de presse en Belgique, le ministre belge de la Défense envoie le renfort de quatre compagnies aux deux bataillons de l’armée belge déjà installés au Congo, soit en tout 2100 militaires belges volontaires. Pour le ministre, il s’agit de " restaurer la confiance des Blancs du Congo, et finalement la confiance des Blancs dans le futur Etat congolais ". Patrice Lumumba exige aussitôt le départ de toutes les troupes belges du Congo et appelle la population à manifester en ce sens.

Patrice Lumumba nommé « informateur »

Patrice Lumumba constitue un cartel élargi pour renforcer sa majorité relative. Il pense compter sur au moins 66 voix sur 138, et approche donc le seuil d’une majorité parlementaire. Patrice Lumumba exige à nouveau la charge de formateur du gouvernement et brandit la menace de former " un gouvernement populaire ". Le 13 juin, le ministre-résident belge cherche à éviter la crise et passe la main : il nomme Patrice Lumumba " informateur ". Mais ce mandat n’est pas prévu comme tel dans la loi fondamentale, la constitution provisoire du Congo. Lumumba croit à une nouvelle manœuvre de retardement. Et il se comporte en fait comme un formateur de gouvernement, en annonçant, apaisant, qu’il cherche " une large union ".

Lumumba : « Les Belges veulent un gouvernement fantoche soutenu par les armes »

L’informateur Lumumba rencontre le camp des nationalistes modérés. C’est le blocage : au lieu de rencontres individuelles, sept leaders se présentent en groupe chez Lumumba. Ce groupe tente en réalité de former une majorité alternative, une majorité anti-Lumumba. Le 17 juin, le ministre Ganshof prend acte de l’échec de Patrice Lumumba et nomme Joseph Kasa-Vubu formateur du gouvernement, ce qui renforce la conviction de Lumumba qu’on cherche à l’écarter. Patrice Lumumba dénonce avec force : " Les jeux étaient faits contre moi dès le départ. Le Palais et le ministre m’ont écarté alors que j’allais réussir, parce qu’il ne fallait pas que je réussisse ". Il reparle d’un " gouvernement fantoche défendu par les armes ". Et il annonce publiquement " Nous allons constituer notre propre gouvernement ".

Au Parlement, une nette victoire de l’alliance autour de Lumumba

Mais le formateur Kasa-Vubu échoue à son tour : la coalition autour de Patrice Lumumba pratique à son tour la politique de la chaise vide. La négociation tourne court : Kasa-Vubu annonce un accord avec plusieurs partis, mais certains partis cités le dénoncent aussitôt en précisant ne jamais avoir approuvé un tel accord. Le ministre Ganshof organise ensuite un tête-à-tête de trois longues heures entre Kasa-Vubu et Lumumba, sans succès. L’élection du président de la Chambre des députés permet alors de mieux cerner les rapports de force. Le candidat de l’alliance constituée autour du MNC-Lumumba l’emporte nettement, le 21 juin, avec 74 voix sur 137, soit une majorité absolue.

Patrice Lumumba renonce à la présidence pour être candidat Premier ministre

Un autre élément important vient soudain changer la donne : Patrice Lumumba comprend finalement, sans doute sur le conseil de ses proches, y compris Belges, l’intérêt du poste de Premier ministre dans les nouvelles institutions, inspirées du système belge. Le poste de chef de l’Etat semble plus prestigieux pour beaucoup de Congolais, mais la réalité du pouvoir s’exerce à la tête du gouvernement. Le ministre Ganshof nomme Patrice Lumumba formateur. C’est l’apaisement.

Un gouvernement à 2 heures du matin, la nuit du 23 au 24 juin…

Le formateur Lumumba cherche à rassembler des personnalités de toutes les grandes régions. Il propose à Joseph Kasa-Vubu de devenir chef de l’Etat et parvient à intégrer des ministres de tous les bords, sauf deux grands partis. Après une rencontre d’une heure avec le ministre Ganshof, Patrice Lumumba est nommé Premier ministre par le roi. C’est le soulagement.

11 images
Le 23 juin, le ministre Ganshof reçoit pendant une heure Patrice Lumumba, qui lui présente la composition de son gouvernement et le nomme Premier ministre. © R. Stalin, Inforcongo, MRAC

Le gouvernement Lumumba obtient la confiance de la Chambre le 24 juin, à 2 heures du matin, à une courte majorité, et dans la confusion. Il pouvait compter en principe sur les 120 voix des partis représentés en son sein. Il n’aura qu’une courte majorité, près de 60 députés ayant quitté la séance pour protester, soit par insatisfaction personnelle, soit pour des rivalités ethniques ou locales dans leur propre parti. Le gouvernement compte 27 ministres et 9 secrétaires d’État. La majorité d’entre eux sont jeunes et inexpérimentés. Seuls quelques-uns ont exercé des fonctions politiques pendant quelques mois. L’équipe compte quatre jeunes universitaires. Trois d’entre eux sont nommés à des postes de politique étrangère, pour rassurer les Belges et l’étranger. Des libéraux et sociaux-chrétiens belges s’inquiètent d’un gouvernement Lumumba orienté ‘à gauche opposé aux institutions catholiques.

11 images
Le premier gouvernement congolais, le 1er juillet, dans les jardins du Palais de la Nation © E.Zute, Inforcongo, MRAC.

… Et un président : Joseph Kasa-Vubu, le 24 juin

Dans la même journée, pour désigner le chef de l’Etat, le vote à la Chambre et au Sénat réunis sera ouvert, sans consignes de vote. Joseph Kasa-Vubu l’emporte haut la main : 159 voix, contre 43 à son concurrent et 11 votes blancs. Ce vote s’explique sans doute par le combat nationaliste de Kasa-Vubu, mais aussi par la volonté de beaucoup de faire contrepoids à Lumumba, et par la menace publique du parti de Kasa-Vubu de proclamer l’indépendance du Bas-Congo, sa région d’origine, entre Léopoldville et l’océan Atlantique.

11 images
Le gouvernement Lumumba obtient la confiance du Parlement le 24 juin, à 2 heures du matin. Les proches de Lumumba lui touchent la barbe : il avait juré de porter sans la raser jusqu’à l’indépendance © R. Stalin, Inforcongo, MRAC.

Kasa-Vubu et Lumumba : une cohabitation conflictuelle

La plupart des responsables politiques congolais sont satisfaits de la dualité au sommet de l’Etat. Mais elle deviendra très vite une rivalité conflictuelle : le président Kasa-Vubu ne soumettra au Premier ministre Lumumba ni son discours programme du 26 juin ni son discours du 30 juin, le jour de l’indépendance. La règle veut pourtant que, comme en Belgique, tout acte du chef de l’Etat, politiquement irresponsable, soit soumis à l’accord d’un ministre.

Le Courrier africain du CRISP, constate, dès fin juin 1960 :

La notion d’irresponsabilité du chef de l’Etat ne paraît pas concorder, en fait, avec l’image que les Africains se font de la fonction. Deux chefs à pouvoirs réels sont confrontés à la nécessité de s’entendre ou tout au moins de coexister.

Et ce texte prédit, de manière prémonitoire, l’impossibilité d’une " coexistence harmonieuse " et même " la voie d’un conflit inévitable, surtout en tenant compte des deux personnalités en présence ". La cohabitation deviendra tumultueuse et se transforme en conflit ouvert début septembre 1960.

Joseph Mobutu ministre de la Défense ?

Joseph-Désiré Mobutu a la confiance de Patrice Lumumba. Il est membre de son parti et l’a représenté à la Table ronde économique. Mobutu demande à Patrice Lumumba de devenir ministre de la Défense, mais Lumumba veut se réserver ce portefeuille. Mobutu lui suggère alors de devenir son secrétaire d’Etat à la Défense. Nouveau refus : Mobutu devient finalement secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre. Joseph Mobutu, à l’époque militaire, est un indicateur de la Sûreté congolaise, la Sûreté coloniale. Il est devenu un homme clé pour de nombreux Belges et pour la CIA américaine. L’idée de prendre le contrôle de l’armée lui a sans doute été suggérée. Joseph Mobutu deviendra d’ailleurs chef d’Etat-major quelques jours plus tard, à la faveur de la mutinerie de l’armée congolaise.

11 images
Patrice Lumumba et Joseph-Désiré Mobutu, à la Table ronde, février 1960 © Tous droits réservés
Le 29 juin, le Premier ministre Lumumba présente les membres de son gouvernement au roi Baudouin. Joseph-Désiré Mobutu est à l’avant-plan à droite © Photo R. Stalin, Inforcongo, MRAC

Les « exclus » du gouvernement, hostiles à Lumumba

Plusieurs personnalités ou partis congolais écartés du gouvernement Lumumba ne cachent pas leur mécontentement, leur opposition, ou même une franche hostilité. Au Katanga minier, Moïse Tshombe accuse Lumumba d’un " procédé déloyal " en ayant trahi ses promesses sur la composition du gouvernement, notamment sur le portefeuille de la Défense. Albert Kalonji, du Kasaï diamantifère, annonce que sa région ne pardonnera pas son éviction et demande aux agents de sa région de boycotter l’administration. Le Katanga et le Sud-Kasaï feront sécession en juillet et en août 1960.

11 images
Carte du Congo © Tous droits réservés

« Notre politique hardie d’indépendance »

La course contre la montre se termine, de justesse, à quelques jours de l’échéance. A Bruxelles, on pousse un soupir de soulagement : les institutions congolaises sont mises en place, in extremis, malgré un mois de tension politique extrême. Le ministre du Congo, Auguste De Schrijver se félicite à Bruxelles de la " réussite de notre politique hardie d’indépendance " et décerne un bulletin de " bon commencement ". Reste donc à croiser les doigts, en espérant que la suite des événements se déroule bien. Les autorités belges pensent bien sûr peser sur la décision politique du Congo indépendant : les cadres de l’administration territoriale et les officiers de la Force publique sont tous belges, et de nombreux conseillers belges secondent le président et les ministres congolais.

Les Blancs du Congo inquiets, dans un climat tendu

Beaucoup de Blancs du Congo ont quitté le pays avant le 30 juin, pour des vacances en Europe. Les vols de la Sabena sont pleins. Le climat est tendu. Les fonctionnaires et les militaires belges de la Force publique sont des agents de l’Etat colonial, et non des fonctionnaires belges " détachés " en Afrique. C’est la règle depuis que le Congo est devenu colonie belge, en 1908, selon la formule " comptes, budget et personnel séparés ". Ils dépendront donc le 1er juillet de l’Etat congolais indépendant, donc des responsables politiques congolais. Mais un arrêté royal publié à la mi-juin à Bruxelles leur garantit un reclassement en Belgique s’ils sont " dans l’incapacité de poursuivre leur mission au Congo "Les grandes sociétés de la colonie ont été en pratique transférées en Belgique, par les décisions de la Table ronde économique. Les salariés doivent en principe rester à leur poste. Par contre, les colons installés durablement au Congo n’ont aucune garantie en cas de troubles.

Lire aussi : Episode 5 : avril 1960, la Table ronde économique, hold-up sur l’économie du Congo belge

Les soldats congolais : « Nous voulons nous aussi l’indépendance »

Dans les camps de la Force publique, la tension est palpable. Les soldats sont de plus en plus nombreux à dire leur mécontentement et à exprimer leurs revendications. Les deux-tiers du Congo sont en état d’exception. La Force publique, mi-armée, mi-gendarmerie coloniale est épuisée par plusieurs mois d’opérations de maintien de l’ordre. Les actes d’indiscipline sont de plus en plus nombreux. Il n’y a aucun officier noir, et le soldat congolais le plus gradé est premier sergent-major. La formation de quelques officiers et de sous-officiers congolais a commencé, mais bien trop tard. Beaucoup de militaires sont mécontents de Patrice Lumumba, futur ministre de la Défense, qui affirme publiquement : " Ce n’est pas parce que le Congo est indépendant que nous pourrons faire d’un soldat de seconde classe un général ". Les soldats veulent, eux aussi, comme ils disent, " avoir l’indépendance ". On peut lire dans un journal congolais : " Si nos revendications ne sont pas écoutées, le gouvernement s’attendra à une révolte militaire dans tous les camps de la Force publique ". La mutinerie de la Force publique, à partir de la soirée du 5 juillet, sera d’abord dirigée contre Patrice Lumumba.

Les Congolais racontent leur Congo belge : écoutez ou réécoutez les podcasts des émissions radio " Mémoires noires ", diffusées en 2000

Sur :

 

11 images
© Tous droits réservés
© Tous droits réservés

L’échec de la décolonisation du Congo

Une indépendance non préparée

L’historien Léon de Saint Moulin, de l’université de Kinshasa, interrogé sur le climat d’impréparation du pays en 1960, expose les hypothèques sur l’avenir, à l’époque :

" Il y a eu une précipitation à la Table ronde et par la suite. Ajoutez-y, au Congo, dans de vastes régions, un refus de collaboration avec l’administration, qui a été néfaste ensuite, après l’indépendance. Prenez, par exemple, l’habitude, dans certaines provinces, de ne plus payer les impôts. Cette mentalité ne se change pas facilement par la suite… Donc, cela a provoqué du désordre… "

  • Certains disent " indépendance mal préparée, décolonisation bâclée " ?

" Mais il est évident que cela n’a pas été préparé. On croyait que l’indépendance serait pour beaucoup plus tard. Au moment de l’indépendance, il n’y avait qu’une poignée d’universitaires. Et tous ceux qui ont dû prendre des postes de direction n’avaient pas la préparation qu’ils auraient dû avoir, ça c’est incontestable !

Jean-Marie Mutamba décrit les contradictions dans le camp belge :

" Je crois que la Belgique, à partir du moment où, à la Table ronde, elle accepte l’idée de l’indépendance le 30 juin, elle essaie de faire ce qui était possible. Mais que peut-on faire en quatre mois ? Les premiers Noirs sont associés à l’exercice du pouvoir, mais trois ou quatre mois, qu’est-ce que cela peut donner ? Je crois que la Belgique, honnêtement, a fait ce qu’elle pouvait faire. Mais puisque les Congolais voulaient l’indépendance, qu’est-ce que la Belgique pouvait faire ? "

 

Pas d’élites congolaises

" On sait maintenant qu’au 30 juin 60, il y avait à peine trente universitaires et pas en comptant seulement les licenciés, mais en tenant compte des étudiants du supérieur, comme les régents et assistants sociaux. Trente universitaires et de l’enseignement supérieur, y compris ceux qui avaient été formés en Belgique. Le 30 juin 60, nous n’avions pas de médecins, il n’y avait pas de juriste en titre… "

André Boboliko, leader syndical et futur ministre, dénonce, lui aussi, l’impréparation des cadres africains :

" On n’a pas préparé politiquement les gens. Pour la naissance des partis politiques et l’apprentissage des partis, rien de tout cela ne s’était fait, pratiquement. C’était trop vite, oui, il faut le dire ! Si on avait préparé l’élite politique congolaise, les choses se seraient passées autrement. "

 

" Les Belges de bonne volonté allaient rester, travailler avec nous "

Joseph Mabolia est enseignant depuis 1952, mais comme " moniteur ", le titre de " professeur " étant réservé aux Blancs. Il termine son régendat à Arlon en 1960 avait l’espoir d’un nouveau Congo :

" Nous croyions que les choses allaient se passer dans de bonnes conditions. Tous les Belges qui avaient fait du chemin avec nous, il y en avait beaucoup, tous ces gens de très bonne volonté qui, après le passage du roi Baudouin au Congo, avaient essayé, véritablement, d’entrer en relation, de multiplier les contacts avec nous, de réfléchir avec nous. Eh bien, nous croyions très sincèrement que ces gens allaient pouvoir rester à nos côtés, pouvoir travailler avec nous.

Nous ne voulions pas d’une indépendance en conflit avec la Belgique, absolument pas. Nous ne voulions pas de ça. Mais j’ai l’impression que les intérêts étaient trop forts, manifestement… "

 

Le modèle colonial belge reste figé

La politique coloniale, de 1945 à 1960, s’est concentrée sur le développement économique et social, y compris pour les conditions de vie des populations congolaises, notamment dans les domaines du logement, de la santé, de l’enseignement, bref, créer une " colonie modèle ". Les autorités belges pensaient que cela serait suffisant pour rencontrer les souhaits des Congolais, sans vouloir percevoir ou tenir compte de la montée des revendications raciales et sociales et raciales, politiques ensuite.

La Belgique reste aveugle et sourde, elle ne voit pas la dynamique profonde des aspirations des Congolais : des aspirations niées qui se transforment alors en revendications sociales, ignorées à leur tour, pour se transformer en revendications politiques non rencontrées, jusqu’à la rupture. Cela sans doute pour ne pas renoncer à sa position dominante et à ses privilèges.

Comme nous le dit l’historien Jean-Marie Mutamba :

" C’est difficile de demander à un colonisateur de se saborder. Honnêtement, on n’a jamais vu ça. Je pense que le pouvoir colonial lui-même n’était pas prêt à faire ces réformes-là. "

Lire aussi Congo 1960, épisode 4 : mars 1960, de la colonie " modèle " au Congo indépendant

 

En quinze ans, aucune réforme de fond

Entre 1945 et 1960, la Belgique a investi dans un grand projet de développement du pays, mais n’a engagé pratiquement aucune vraie réforme avant le soulèvement de Léopoldville, en janvier 1959. Elle aurait pourtant pu développer des réformes dans cinq domaines essentiels :

  • De nouvelles règles pour les relations entre Blancs et Noirs.
  • Une politique sociale, notamment sur le plan des salaires et du droit du travail.
  • Des réformes politiques, avec notamment la mise en place de responsables congolais et des élections.
  • La formation rapide des élites, avec le développement de l’enseignement supérieur, en parallèle avec la politique ‘de masse’, par étapes, lancée en 1948.
  • L’africanisation des cadres, dans l’administration territoriale, la justice et l’armée, une politique que seule l’Eglise catholique et les syndicats ont commencée, avec succès. Le 30 juin 1960, il n’y a aucun officier, aucun juge, aucun administrateur de territoire et aucun médecin congolais.

Les officiels belges, une semaine avant l’indépendance, croient que ce qu’on a appelé en Belgique le " pari congolais " va réussir : une décolonisation sans heurts, avec le maintien d’une forte influence belge. On sait que le " pari congolais " va échouer.

Pour aller plus loin…

- Du Congo belge au Congo indépendant 1940 – 1960, J.-M. Mutamba, Institut de formation et d’études politiques, Kinshasa, 1998

- La crise congolaise, J. Vanderlinden, Complexe, 1985

- Congo 1960 J. Gérard-Libois et B. Verhaegen, Les dossiers du CRISP, 1961

- La décolonisation, P. De Vos, ABC, Grands dossiers de la RTBF, 1975

- Belgique – Congo 1960, J. Gérard-Libois et J. Heinen, Pol-His, 1989

- De la Force publique à l’Armée nationale congolaise – Histoire d’une mutinerie, juillet 1960, L.-F. Vanderstraeten, Académie royale de Belgique, 1983

- Mémoires noires, les Congolais racontent le Congo belge, 1940-1960, F. Ryckmans, Racine RTBF, 2020, ainsi que Mémoires noires d’une indépendance et Journal d’une indépendance, émissions radio RTBF de 2000 et de 2010.

-

Les Congolais racontent leur Congo belge : écoutez ou réécoutez les podcasts des émissions radio " Mémoires noires ", diffusées en 2000

11 images
© Tous droits réservés
Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK