Conflit en Syrie : Russes et Turcs, condamnés à s'entendre

Membres du Front de libération nationale syrien portant des missiles GRAD, dans le village de Talhiyeh, près d'Idleb.
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Membres du Front de libération nationale syrien portant des missiles GRAD, dans le village de Talhiyeh, près d'Idleb. - © ABDULWAJED HAJ ESTEIFI - AFP

Quelques 900 000 déplacés, dont 60% d’enfants, des réfugiés obligés de dormir sur les routes par faute de place dans les camps installés plus au nord du pays… La situation humanitaire dans la région d’Idlib en Syrie est catastrophique.

Malgré cela, aucune perspective de cessation des hostilités, qui opposent depuis le mois d’octobre dernier, les forces du régime syrien de Bachar Al Assad aux combattants rebelles et djihadistes, pour la plupart membres du groupe armé extrémiste de Hayat Tahrir al Cham, n’est en vue. Plus grave : au fur et à mesure que les forces du régime syrien progressent vers la ville d’Idlib, le conflit se transforme en un bras de fer régional.

Turquie contre Russie : le conflit devient régional

D’une part, l’aviation russe, impliquée massivement dans l’aide militaire portée à l’armée syrienne et aux combattants du Hezbollah libanais sur le terrain, poursuit ses frappes, bien déterminée à déloger, sans se préoccuper des dégâts humains, les derniers rebelles et djihadistes. D’autre part, les soldats turcs, initialement dédiés à des tâches d’observations dans les postes militaires disséminés autour de la ville, répliquent désormais directement. Plus grave : depuis quelques semaines, des dizaines d’entre eux sont tombés, décédés sous les frappes. Selon les derniers chiffres, 33 sont morts dans les frappes jeudi dernier.

La Turquie a beau répéter qu’elle réplique, que les morts du côté de l’armée syrienne sont plus nombreux : reste que la position d’Ankara est de plus en plus précaire. Il ne reste en effet quasi rien du processus d’Astana de 2017 qui, porté par la Russie, la Turquie et l’Iran, établissait des zones de cessez-le-feu à Damas, Deraa, Rastane et Idleb. Pour la Turquie, la Russie aurait donc mangé sa parole, autorisant l’offensive finale de l’armée syrienne pour prendre le contrôle sur tout le territoire. Et cette perspective relève, pour Ankara, du cauchemar : le régime syrien serait alors clément avec les Kurdes syriens, dont la zone d’influence se situe directement à la frontière turco-syrienne ; des Kurdes que le gouvernement turc redoute comme la peste.

La situation pèse sur le président turc Recep Tayyip Erdogan. Dans un entretien téléphonique avec son homologue russe, Vladimir Poutine, il aurait haussé le ton, selon ses propres déclarations samedi matin: "J'ai dit à M. Poutine: 'Que faites-vous là-bas ? Si vous voulez établir une base, allez-y, mais ôtez-vous de notre chemin. Laissez-nous seul à seul avec le régime'"

De son côté, la Russie temporise. Le ministère russe des Affaires étrangères déclarait ce samedi que des mesures concrètes visant à obtenir une stabilité durable dans la zone de désescalade d'Idleb ont été examinés. "Les deux parties (la Turquie et la Russie, ndlr) ont confirmé leur objectif de réduire les tensions 'sur le terrain' tout en continuant la lutte contre les terroriste", a-t-il ajouté. Entre les lignes, Moscou répète donc que son objectif final est bien de défaire toute milice rebelle ou djihadiste en Syrie, tout en promettant à Ankara la compréhension de ses exigences.

Condamnés à s'entendre

Après avoir obtenu un soutien symbolique de la part de ses alliés de l'OTAN, le président turc tente aujourd'hui de faire bouger les pays membres de l'Union européenne. Recep Tayyip Erdogan a en effet agité la menace d'une nouvelle vague migratoire de réfugiés vers l'Europe. Les autorités turques, qui ont conclu en 2016 avec l'Union européenne un accord pour réduire le passage vers la Grèce, ont en effet déjà ouvert leur frontière aux réfugiés, vendredi.

Le seul recours du président turc reste cependant un accord avec son homologue russe, Vladimir Poutine. Recep Tayyip Erdogan évite d'ailleurs soigneusement d'accuser l'aviation russe dans les frappes qui ont visé les soldats turcs. 

L'équilibre qui s'est construit dans la région entre les deux pays depuis le début de la guerre en Syrie, et qui a été facilité par le désengagement des Etats-Unis de la région et par  l’impuissance de l'Union européenne, tiendra-t-il après la crise ouverte par l'offensive d'Idleb? Telle est désormais la question.

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