Condition de la femme en Arabie saoudite: entre libéralisation et répression des libertés d'expression

Les Saoudiennes de plus de 21 ans sont désormais libres de voyager sans la permission d’un homme. Les autorités ont commencé mardi à appliquer cette réforme. Mais peut-on vraiment dire que les femmes saoudiennes deviennent des femmes libres de droits, peut-on vraiment parler d’une réelle avancée ?

"Je pense qu’il ne faut pas minimiser l’impact que ça peut quand même avoir pour toute une série de femmes qui vont pouvoir partir toutes seules étudier à l’étranger et évidemment conduire, bien qu’il y ait très peu d’autos-écoles", explique Zoé Spriet, responsable des campagnes chez Amnesty International.

Pour rappel, les Saoudiennes peuvent conduire seule depuis le 24 juin 2018.

Il reste encore des milliers de choses qu’elles pourraient acquérir

"Ce sont donc des choses qui sont venues progressivement avec quelques autres petites mesures, comme la possibilité pour les femmes de créer facilement leur entreprise en ligne. Elles peuvent avoir un permis sur Internet et elles peuvent maintenant aussi être membres de la police ou de l’armée. Mais il reste évidemment encore des milliers de choses qu’elles pourraient acquérir, je pense, et qu’elles n’ont toujours pas pour le moment, des choses qui sont quand même extrêmement importantes. Le système de tutorat, qui demande que les femmes dépendent d’un gardien qui soit leur père, leur mari ou leur frère par exemple, n’est toujours pas supprimé. Il est supprimé ici pour les passeports, pour partir à l’étranger, mais elles ont toujours besoin de l’accord de leur mari pour sortir de prison, pour sortir des refuges pour femmes battues dans lesquelles elles se seraient par exemple réfugiées — on voit vite la limite — pour se marier, etc.

Il existe également toute une série de lois discriminatoires. "Les châtiments pour adultère existent toujours, le port obligatoire de cette grande abaya est aussi toujours d’actualité. Il y a donc toute une série de choses qui restent à acquérir pour les femmes, le combat est très long et malheureusement une grande partie des défenseurs des droits des femmes, qui ont notamment lutté pour le droit de conduire, sont en prison."

Le Prince héritier, progressiste ?

Ces réformes s’inscrivent dans une série de mesures de libéralisation voulue par le prince héritier Mohammed ben Salmane. Mais est-ce une véritable volonté d’ouverture ou est-ce une volonté de contrôler l’ouverture ? "C’est la question que tout le monde se pose", indique-t-elle.

"On n’est pas dans sa tête et on ne sait pas à quel point il est lui-même vraiment très progressiste ou pas, mais il a en tout cas cette volonté de libéraliser l’économie, de casser cette dépendance au pétrole, d’ouvrir le secteur et il veut vraiment favoriser l’emploi des femmes — je pense qu’il l’a dit très clairement. Cette possibilité d’aller à l’étranger est donc vraiment en réponse à ça, mais d’un autre côté il renforce complètement le contrôle qu’il peut avoir sur toute forme d’opposition en Arabie saoudite. On est donc encore très loin d’un système où les libertés seraient garanties. Il donne quelques petites choses sur le côté, mais à côté de ça, depuis un peu plus d’un an environ, on observe vraiment une augmentation de la répression des libertés d’expression et de manifestation, notamment pour les chiites, qui sont vraiment victimes de répression, condamnés à mort et exécutés en masse. On est donc en effet encore très loin d’une situation idéale."

Et il y a un véritable paradoxe : on offre quelques libertés aux femmes, mais toute une série de femmes et d’hommes défenseurs des droits des femmes sont en prison pour avoir défendu leurs idées. "Certaines sont libérées, mais toujours en attente de leur procès — et là on parle de plusieurs dizaines de personnes — et certaines des femmes qui ont été arrêtées l’année dernière ont témoigné d’avoir été victimes de torture, chocs électriques, toutes les horreurs qu’on peut imaginer, simulation de noyade, etc. Certaines ont aussi été victimes de violences sexuelles, ce que le gouvernement dénie totalement pour le moment."

Une future démocratie à l’occidentale ?

Toutes ces réformes laissent imagine que l’Arabie saoudite se dirige vers une vraie démocratie " à l’occidentale ", avec le respect des droits de l’homme, mais en réalité "tous les signaux montrent clairement que non", nuance Zoé Spriet. "Il faut savoir que le prince héritier, qui concentre vraiment beaucoup de pouvoirs, a quand même intérêt à garder avec lui toute la base très conservatrice du pays. Il n’a pas non plus l’intention de couper complètement avec les oulémas, qui sont vraiment le socle religieux."

Le Prince est donc bien coincé entre les deux. "Et je pense que c’est dangereux pour lui de se les mettre à dos. Lui-même a été capable en 2017 d’enfermer tout un tas de princes et de ministres et de les démettre pour certains de leurs fonctions en quelques heures et en quelques jours. Il est aussi possible que lui subisse ce type d’attaques de la part des autres familles. Je pense donc qu’il a vraiment intérêt à ménager la chèvre et le chou."

Car à côté de toutes ces réformes, il continue de renforcer le contrôle sur toute forme d’opposition, "avec des exécutions en masse qui servent vraiment d’exemple pour tous ceux qui oseraient manifester ou s’opposer aux idées principales, religieuses et politiques. On exécute aussi des jeunes. Clairement, ces signaux-là ne montrent vraiment pas qu’on va vers une démocratie et on a aussi toujours l’implication de l’Arabie saoudite dans la guerre au Yémen, qui est la cause de milliers de morts — des enfants, des bombardements d’écoles, d’hôpitaux, de mosquées, etc. Dans un tel contexte, je pense qu’on est pour l’instant encore très loin d’avoir vraiment une démocratie telle qu’on pourrait le souhaiter."

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