"C'est un agenda politique" ! Condamné en cassation, l'ex-président équatorien, Rafael Correa raconte sa colère

Rafael Correa, ancien président de l'Equateur.
Rafael Correa, ancien président de l'Equateur. - © KENZO TRIBOUILLARD - AFP

La justice équatorienne a confirmé lundi en cassation la condamnation de l’ex-président Rafael Correa à huit ans de prison pour corruption. Rafael Correa ne pourra désormais plus briguer la vice-présidence du pays lors des élections de février prochain, un projet qu’il avait avec son parti FCS (Fuerza Compromiso Social) au sein d’une coalition de gauche.

Un tribunal de la Cour suprême a "rejeté les recours en cassation déposés par les appelants et confirme la sentence pour corruption" prononcée en avril contre l’ex-président, en place entre 2007 et 2017, et 17 autres personnes, dont des ex-ministres et des chefs d’entreprise, selon les termes de la justice équatorienne.

Rafael Correa vit en Belgique depuis 2017 et la fin de son dernier mandat alors qu’il ne faisait encore l’objet d’aucun procès. Il a été jugé par contumace en avril, puis en appel en juillet pour être à nouveau condamné.

Pour l’ex chef de l’Etat, c’était une décision attendue, car "c’est clairement un agenda politique, et pas seulement pour l’Equateur, c’est pour toute l’Amérique latine", nous a-t-il expliqué.

L’ancien président se dit innocent et dénonce un complot fomenté par son rival, son ancien vice-président et actuel président, Lenin Moreno.

Élu en 2017, Lenin Moreno, a progressivement rompu avec son prédécesseur, en se positionnant en faveur de politiques libérales, suscitant une fracture au sein même de la gauche équatorienne, s’opposant concrètement à plusieurs mesures prises par Rafael Correa durant sa présidence.

"Un agenda politique, une justice aux ordres"

Rafael Correa l’avoue, la décision de la Cour de cassation est un coup dur, mais le fonctionnement de la justice équatorienne, depuis l’arrivée au pouvoir de Lenin Moreno, ne peut, selon lui, que générer des doutes sur son indépendance : "Les trois juges qui ont eu à se prononcer sont temporaires, ils sont choisis comme ça, et non pas à travers un concours. [Lenin Moreno et son gouvernement] ont mis à la porte 60% des juges de la cour nationale. Aujourd’hui, pour être nommés, ils doivent être 'anti Correistes'. Mais la cour interaméricaine (Cour interaméricaine des Droits de l’Homme, ndlr) dit qu’on ne peut pas être jugé par des juges temporaires, parce que ce sont des juges qui veulent être nommés définitivement… Et on a été jugé par trois juges temporaires… Au total, 9 juges nous ont jugés, je crois que deux sont permanents, et sept sont temporaires, choisis directement par le conseil judiciaire, qui est contrôlé par le gouvernement. La présidente du conseil judiciaire est une proche de la belle famille du président Moreno…"

Rafael Correa a la voix étranglée par la colère. Une justice aux ordres, et un agenda précis : ses accusations sont lourdes.

Si je pouvais m’inscrire, j’avais l’immunité

Il devait déposer une candidature à la vice-présidence d’ici le 18 septembre prochain, en ticket avec l’un de ses anciens ministres. Pour lui, cet arrêt tombe à point nommé pour l’empêcher de participer au scrutin présidentiel : "On attendait ça, et ils sont allés à toute vitesse, et ils ont réussi ! Sans doute voulaient-ils avoir une décision avant les inscriptions, le 18. Si je pouvais m’inscrire, j’avais l’immunité. Donc ils ont tout préparé pour pouvoir m’en empêcher, et me diffamer."

Pour Rafael Correa, une décision aussi rapide ne s’explique que par une stratégie bien précise : "Au milieu de la pandémie, tous les procès étaient arrêtés. Il y avait l’état d’urgence en Equateur. Mais au sommet de la pandémie, le 7 avril on décide de tenir l’audience, malgré tous les risques, et bien qu’il y avait 2000 affaires judiciaires complètement à l’arrêt. Tout de suite l’appel a été programmé, en moins de deux mois, et la cassation ensuite, en moins de 20 jours !"

"C’est l’utilisation de la justice pour éliminer les progressistes", accuse Rafael Correa, prenant exemple de ce qui se passe dans d’autres pays latino-américains, comme Lula au Brésil, ou Cristina Kirschner en Argentine, victime de ce qu’il appelle le "Lawfare": "On choisit toujours quelqu’un de corrompu, on le menace et on lui dit : 'Si tu n’impliques pas telle personne, on va te mettre 10 ans, à ton mari aussi et à tes frères, mais si tu l’impliques, on va te mettre seulement trois mois de prison', et c’est ce qui est arrivé ici…"

"Le lawfare contre la gauche latino-américaine"

C’est sur base du témoignage d’une ancienne collaboratrice, convaincue de détournement, que Rafael Correa et 17 autres personnes ont été condamnés. L’ex président est accusé d’avoir reçu des pots-de-vin, versés par des entreprises en échange de contrats, dont le géant brésilien du BTP Odebrecht.

Le Parquet n’a cependant jamais enquêté sur le groupe brésilien en tant que tel. "Il n’y a aucune preuve de ces affirmations", martèle Rafael Correa, qui ajoute que ce n’est pas la première fois qu’il fait l’objet d’accusations et de poursuites, selon lui motivées par des objectifs politiques.

Rafael Correa fait en effet l’objet d’une autre enquête, celle pour l’enlèvement en 2012 en Colombie du responsable de l’opposition, Fernando Balda. Dans ce dossier encore pendant, Rafael Correa affirme que des faux témoignages l’impliquant ont également été extorqués à un autre témoin, avant que ce dernier ne se rétracte et ne dénonce des menaces dont il aurait fait l’objet.

Légalement, après un dernier recours que peut encore déposer la défense, l’ancien président sera interdit à vie de se présenter aux élections. "Oui, on a encore des recours possibles, il peut y avoir des juges honnêtes. Mais avec toute la pression, on a besoin de juges héroïques maintenant, des héros, parce que la pression est brutale", dit-il, en précisant que pour la suite, il se prépare déjà à entamer des démarches au niveau de la justice internationale.

Avec un espoir : l’hypothèse d’un soutien populaire. "Il est fort, et avec cette affaire je pense qu’il va augmenter. 83% des Équatoriens disent que la sentence est injuste."

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