Condamnation de l’ex-directrice d’Amnesty Turquie : " Elle faisait le même travail que moi ici en Belgique "

La justice turque a condamné à des peines de prison deux anciens responsables de la section nationale d’Amnesty International. Taner Kiliç, ancien président d’Amnesty en Turquie, a été condamné à six ans et trois mois de prison pour "appartenance à un groupe terroriste". Idil Eser, ex-directrice, a été condamnée à deux ans et un mois pour "aide à une organisation terroriste", de même que deux autres militants. Nous avons interrogé à ce sujet Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty International Belgique francophone.

- Ces condamnations signifient-elles que la défense des droits de l’homme est assimilée à du terrorisme aujourd’hui en Turquie ?

- Philippe Hensmans : " Oui, c’est la technique qui est utilisée par le gouvernement. Dès que l’on défend les droits humains, on peut être accusé de terrorisme. C’est un signal très fort d’intimidation. Au départ, il s’agit d’une réunion qui n’avait rien de secret, avec des militants d’Amnesty d’autres pays. L’objectif était d’assurer la sécurité des données que nous échangeons dans le cadre professionnel. C’est exactement le type de travail que moi je fais tous les jours. Elle est condamnée pour le même travail que je fais ici en Belgique ! Depuis la tentative de putsch de 2016, au moins 130.000 fonctionnaires ont été licenciés, un nombre incroyable de personnes placées en détention préventive, 1300 ONG dissoutes, 180 médias qu’on a fait disparaître. C’est un coup d’Etat à l’envers ! "

- Pour Idil Eser en particulier, quelles sont les conséquences de cette condamnation ?

Philippe Hensmans : " Elle n’habite plus en Turquie. Elle s’est retirée de son poste de directrice d’Amnesty. Elle s’est réfugiée à l’étranger. C’était devenu intenable : elle était pourchassée par le pouvoir en permanence. Elle devait mesurer chaque parole qu’elle prononçait. Cela dit, il existe encore une section d’Amnesty en Turquie et des activistes qui se battent sur le terrain. Mais ils doivent être très prudents.

Par ce procès, e président Erdogan envoyait deux messages. D’une part, un appel à se modérer dans nos actions. D’autre part, un message aux autres militants : malgré leur notoriété, je n’ai pas peur d’arrêter et de condamner les dirigeants d’Amnesty, dont un à une longue détention. C’est un message à toutes les organisations. "

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Didier Reynders, alors ministre belge des Affaires étrangères, avait reçu Idil Esser en 2018. © D.R.

Idil Eser avait rencontré Didier Reynders en 2018, lorsqu’il était ministre belge des Affaires étrangères. Il est aujourd’hui commissaire européen à la Justice. Y a-t-il eu des réactions belge ou européenne à ces condamnations ?

Philippe Hensmans : " Je n’ai pas vu de réaction. Je pense que l’EU est coincée : elle a besoin de la Turquie pour garder les migrants syriens chez elle. Elle en héberge 3 millions sur son territoire. L’UE paie pour cela M. Erdogan. Il y a un chantage permanent de la Turquie, qui menace de les laisser partir et déferler vers l’Europe. L’UE est donc très prudente avant de faire des reproches à Recep Tayyip Erdogan. Il a quasiment les mains libres, on le voit en Syrie et ailleurs. Il existe pourtant des moyens de pression, comme le commerce et les relations de la Turquie avec l’Union. La situation économique turque n’est pas très bonne et le coronavirus n’a rien arrangé. La Turquie utilise beaucoup de réfugiés syriens, dont des enfants, dans ses ateliers de coutures. Des sanctions pourraient être prises. Mais on voit que l’UE n’ose pas. J’espère que Didier Reynders, même si ce n’est pas dans ses compétences actuelles, réagira, ainsi que Philippe Goffin au niveau belge. La Belgique l’avait soutenue en 2018 en la recevant, alors qu’elle était déjà accusée. "

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