Comment les services secrets authentifient les vidéos de djihadistes

Les vidéos postées sur internet par le groupe Etat Islamique sont pour l’organisation terroriste un outil de propagande. Mais lorsque le vrai du faux est démêlé, ces vidéos deviennent des sources d’informations. Authentifier une de ces vidéos, attester de sa véracité, ressemble en fait au départ, à un travail journalistique: recouper et comparer à des informations déjà existantes. Tous les éléments présents dans la vidéo - le son et l’image - sont passés au crible fin: éléments du paysage, écritures sur des panneaux de circulation,… Tout est comparé à des photos de lieux, ou des images satellite. Ensuite, la vidéo est traitée comme un fichier. On peut y trouver des métadonnées: des informations sur le "comment" elle a été classifiée, introduite sur internet. On peut aussi essayer, selon les moyens, de retrouver l’adresse IP, la signature en quelque sorte, de l’ordinateur qui a placé la vidéo en ligne.

Regardez le sujet du journal télévisé, à propos de la nouvelle vidéo de passeports brûlés par le groupe EI:

C’est la base de l’authentification d’un document. En juin, Amnesty international a d’ailleurs lancé une plateforme, Citizen Evidence Lab, qui permet à n’importe quel citoyen de faire une partie de ces démarches pour vérifier l’authenticité d’une vidéo. Ces méthodes ont été très utiles au début de la crise syrienne, lorsque des vidéos de violences étaient diffusées, qui dataient en réalité de quelques années auparavant. Ou qui avaient été filmées en Irak, par exemple.

Ensuite vient le "qui?". Dans le cas de la vidéo postée dimanche par l’EI, les services de renseignement avaient un autre but: identifier les djihadistes présents à l’écran. Et là, " les service secrets disposent de quelque chose dont le citoyen ou les journalistes ne disposent pas." François-Bernard Huygues, directeur de recherches à l’Institut des relations internationales et stratégiques, confirme que les différents services de renseignement : "peuvent vérifier tout cela avec des bases de données recueillies avec des interceptions, des géolocalisation, tout ce que fait la NSA par exemple. Ils peuvent donc comparer cela à bien d’autres éléments. Les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France? Ces services doivent faire plus ou moins la même chose pour authentifier une vidéo."

Equilibre entre l'empirique et le technique

Concrètement, il s’agit d’identifier des spectres de voix - parce nos voix sont aussi particulières que nos empreintes digitales - et de faire de l’identification faciale à partir de points bien précis: l'écartement entre les yeux, la largeur et la hauteur (composantes osseuses) du visage. Il y a donc bien un équilibre entre ce que les logiciels permettent - reconnaître une voix ou un visage - et les informations dont les services secrets disposent par ailleurs: bases de données, témoignages sur le terrain, archives judicaires, éléments récoltés par la police ou les services administratifs.

N’oublions pas les sources humaines: les proches des personnes concernées peuvent les reconnaître sur vidéo. Des anthropologues ont déjà aidé à confirmer des accents dans la voix pour déterminer l’origine géographique, par exemple. En clair, il ne faut pas surestimer les possibilités techniques. L’essentiel du travail d’authentification et d’identification repose sur un travail classique.

Dans le cas des deux français identifiés cette semaine, la tâche n’était pas très ardue. Les visages était découverts. Le but pour le groupe Etat Islamique était bien qu’ils soient reconnus, au moins comme étant d’origine européenne, si pas directement comme français. Comment se fait-il alors que les autres n’aient pas encore été identifiés ?

Aucun gouvernement n’a intérêt à retarder l’échéance de l’officialisation d’une identification. A terme, tout cela sera connu. Première élément de réponse: des enquêtes sont en cours dans plusieurs pays du monde, mais les djihadistes potentiels sont (ce n'est qu'une hyptohèse) moins fichés en Indonésie qu’en France. Deuxième élément de réponse: tous les services de renseignements ne sont pas égaux en moyens techniques. Qui a dit " et la Belgique?".

 

L'artisanat des services secrets belges

Mardi, on apprenait que le parquet fédéral enquêtait sur la présence éventuelle d’un belge dans la vidéo qui montre les égorgements. Un doute vite balayé après vérifications. Des vérifications, comment? Voici ce qu’en dit Alain Grignard, chargé de cours à l’ULG et spécialiste de l’anti-terrorisme en Belgique:

"En Belgique, et ne voyez aucun mépris dans mon propos, on fait de l’artisanat. On n’a pas d'énormes moyens à investir dans ce genre de techniques. On fait bien notre travail avec des moyens plus réduits. Mais si d’aventure on avait besoin d’une analyse vraiment scientifique que le système n’est pas capable de fournir ici, on s’adressera forcément à des services amis. Les grands services possèdent des techniques qui sont inaccessibles chez nous. "

Comprenez, nous n'avons pas en Belgique de logiciels opérationnels pour la reconnaissance faciale ou vocale. Ou alors ils en sont à un stade encore embryonnaire. Notre pays fait donc parfois appel à des services de renseignement étrangers. Une situation qui pose question. Certains pays n’ont pas exactement les mêmes concepts juridiques ou démocratiques que la Belgique. On citera la nécessité d’instruire un dossier à charge et à décharge pour les autorités judiciaires. Ce qui n’est pas nécessairement le cas quand on fait appel à un pays tiers. Il existe donc une gradation dans les pays que les renseignements belges contactent dans le cadre d’une enquête judiciaire. Et la prudence est toujours de mise.

Maxime Paquay

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